L’humour de Mahomet


Il était assis sur un banc de sable sous un palmier dégarni. De loin, on l’eût pris, avec son large turban, pour une énorme amanite phalloïde. Quand j’arrivai à sa hauteur, il ne prit pas la peine de lever la tête.
- Salam ouâalikoum, lui-dis-je
- Salam, me répondit-il, sans plus, en replongeant dans ses pensées.
- Je lui tendis le journal sans mot dire.
- - Ah ! Charlie Hebdo ? je l’ai déjà lu. Vous pensez bien que nous avons un service Com de tonnerre là-haut. On capte tous vos satellites. Et puis chaque matin, il y a un briefing sur ce qui se passe ici-bas.
- Ça a déclenché quelques remous là-haut, je suppose, osai-je ?
- Nullement. Pourquoi ? Vous savez, le Paradis, c’est bon un moment, après c’est d’un ennui mortel. Alors on s’adonne à des histoires drôles à qui mieux mieux. Tenez, savez-vous pourquoi Moussa le Moïse bégaie-t-il ?
- Non. Il bégaie ? je ne le savais pas.
- Que sais-tu imbécile ? Si Yahvé refusa de lui montrer sa face, il daigna lui montrer son derrière. Et croyez-moi, voir le derrière d’Allah, c’est un lourd privilège. C’est là que la voix manqua à Moussa. Il dévala ahuri la pente avec ses tablettes qui roulèrent jusqu’au pied du Veau plaqué or. Depuis, il ne cesse de bégayer. Il met des plombes pour réciter les dix commandements : « tu-tu ne-ne tu tu- eras p p-oint… ».
- Pour nous les terriens, ce que vous dites est un blasphème.
- Un blasphème ? Je vois que vous n’avez pas lu assidûment les Livres. Tout y est. La satire en premier. Connaissez-vous Isaac, le rescapé ? Le grand rieur ? C’est l’un de nos fins caricaturistes. Il ne se départit jamais de son rire sardonique. Je peux vous dire qu’Allah en prend pour son grade chaque jour qu’il fait.
- Pas possible ? Jésus Marie Joseph !
- Précisément. Aïssa. Le Jésus. Ah ce noceur ! Un coureur sans pareil. À Cana, il fit un ravage. Et quand une de ses favorites le quitta, il chantait bourré : « lama sabachtani ? lama sabachtani ? »(*). C’est devenu depuis un tube chez vous. Qu’est-ce qu’on en rit !
- Jésus pécher ?
- Et comment ! Il est comme cul et chemise avec mes cousines Al Uzza, Manat et Allat. Il en est tombé raide amoureux. Et c’est toujours la bagarre avec ce bouc de Zeus qui veut les lui ravir. Il ne reste plus de houris vierges, ignares terriens que vous êtes ! Inutile tout cet excès de zèle. Rien à gratter là-haut. Du reste, on affiche complet au Paradis
- Je ne comprends plus rien. Vous me parlez de déesses, de Zeus. N’est-ce pas qu’il n’y a qu’un seul Dieu ?
- C’était. Plus maintenant. L’Unique ne veut plus être gardien de ses créatures. Il ne reconnaît plus les siens. Le divorce entre le Ciel et la terre est depuis longtemps consommé. On regarde vos prosternations sur un écran géant en mangeant des chips Mac-Do.
- Sur terre, on dirait le 10ème de ce que vous dites, on serait….
- C’est votre problème, pas le nôtre. D’ailleurs on travaille dur pour conférer à tous les terriens l’immortalité. On ne veut plus de vous là-haut. Laissez-nous tranquilles. Adieu ! que dis-je, à JAMAIS ! Transmettez juste qu'ici "nous sommes tous Charlie".

Soudain, Mahomet disparut de ma vue.
J’entendis au loin un concert d’aboiements.
Une caravane passa. On me secourut avec du lait de chamelle.

Quelle insolente insolation !!
(*) "Pourquoi m'as-tu abandonné ? Pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Achour Ouamara