Réagissez !

Le nouveau Sansal est arrivé !

par Achour Wamara

Boualem Sansal, c'est un peu comme un vin du terroir. Certains trouvent qu'il se bonifie avec le temps, d'autres lui trouvent quelque aigreur. C'est une question de palais. Plus idéologique que littéraire. Puisqu'il faut appeler un chat un chat, c'est à propos de l'islam qu'on se crêpe le chignon à son sujet. Islamophobe ? Non. Islamistophobe ? Certainement. Nuance Ya Si L'Hadj, quoique le terme phobie ne siée guère au deuxième cas, car la peur de l'islamiste est loin d'être irrationnelle, elle est on ne peut plus réelle au regard des menaces que l'islamiste fait peser sur le commun des mortels. Kateb Yacine endosserait volontiers aujourd'hui cet habit d'islamophobe, lui, l'irrécupérable anticlérical et pourfendeur de l'emprise de la religion musulmane sur la conscience des citoyens qui s'agrégeaient déjà en masse autour des minarets, "ces fusées qui ne décollent jamais", selon son expression. C'était il y a plus de trente ans !

Il est de bon ton d'accuser la dénonciation de l'islamisme radical par Sansal de faux nez de l'islamophobie. Méprise. Sansal est en quelque sorte un lanceur d'alerte, à l'instar de ceux qui divulguent le blanchiment d'argent sale dans les banques, lesquelles qui crient telles des fausses au viol des secrets. De même, certains musulmans s'offusquent qu'on dévoile la vérole de l'islam qu'est l'islamisme. Sansal a, dès son premier roman, Le serment des barbares, annoncé la couleur : dénoncer le commerce des morts qui règne dans une Algérie tombée plus bas que Jéricho. Le roman, Le village allemand(2), enfonce le clou pour s'en prendre à la sainte révolution algérienne dans laquelle il plante un ver pourri, un nazi fellaga. La révolution était juste mais laide. Pour récompense, Sansal fut vite voué aux gémonies des institutionnels blédards, ceux-là qui sacralisent la révolution à la rendre catin. Nul n'est prophète en son pays. C'est, sans doute, dans 2084(3) que la fiction devient alerte, à l'image de 1984 de George Orwell : à l'horizon, une société invivable si l'on n'y prend garde. Le 2084 de Sansal campe un pays, l'Abistan, gouverné par la soumission au dieu Yölah et à Abi, son délégué. Si l'onomastique de ce roman laisse à penser que sont visés sans distinction tous les fanatismes religieux, tout Livre confondu, il n'est pas besoin d'être devin pour y voir une critique acerbe de l'islamisme version Daesh et sa future progéniture vénéneuse. Ça n'est pas encore arrivé, y lit-on en filigrane, mais patience, ça le sera bientôt si l'on continue à chérir l'oreiller et les boules Quies, à faire l'autruche, à "se mettre un sparadrap sur l'âme".

Le roman 2084 décrit un pays sous la férule et la terreur d'un ordre religieux, dans ce nouveau roman, (4), point de contrées ou d'Etat sanguinaire à l'horizon lointain ou proche, la terreur viendra de l'intime intérieur, par métamorphose qui est déjà amorcée. Et la mutation en gestation. Et quelle mutation ! À reculons. Le papillon redeviendra larve.

C'est un roman aussi bon cru que les précédents. Le cep résiste à toutes les intempéries Sansalophobes. Installer le décor dans l'Allemagne, de surcroît avec un train comme un des personnages principaux, c'est à n'en pas douter réitérer sans trembler de la plume la comparaison islamisme/nazisme.

Sansal convoque et s'appuie sur quelques visionnaires pour s'éclairer de leurs conseils : Frantz Kafka, Henry David Thoreau, Charles Beaudelaire, Dino Buzzati. Il s'inscrit à l'évidence dans leur lignée : que diraient-ils, eux, aujourd'hui de notre monde ?

La charmante petite ville d'Erlingen, bourgeoise, paisible, petit paradis de 12 mille âmes, est menacée par des envahisseurs dont on ne sait rien si ce n'est qu'ils propagent la mort. Tous ânes de Buridan, les habitants de la ville ne savent s'il faut rester et composer avec l'ennemi ou s'enfuir à toutes jambes. Ils s'échangent nouvelles et frayeurs. Pris de panique, ils attendent un train sauveur qui n'arrive pas. Un train-Godot en quelque sorte. Ils se débattent comme des têtards dans un océan gélatineux de lâchetés, avec des mines de métamorphosés comme ces poulpes qui empruntent la forme et la couleur d'une proie, mais ici ça n'est nullement pour s'en faire goulûment un bon repas, c'est pour se soumettre à l'ennemi en le singeant : "le vent de la trahison et de la reddition a traversé la ville et pourrit les esprits". La peur monte comme la marée.
Pour se sauver, un seul voyage en train ne suffira pas. Il en faut plusieurs. Trier donc. Les premiers retenus à prendre le train devraient se faire reconnaître en portant un brassard jaune. Mémoire !

Sansal se joue de nous avec beaucoup d'ironie dans ce roman à strates. Le lecteur est prêt à croire à cette histoire de train quand, par un jeu de retournement, il la fait passer pour une fiction (une fiction dans la fiction), un roman entamé à Erlingen par Mme Potier, une professeure retraitée de l'enseignement, qui, durant de longues années, se dévoua corps et âme au lycée difficile de banlieue où elle enseignait l'histoire.
Mme Potier n'a pas manqué d'imagination pour écrire ce roman. Elle s'était dédoublée pour s'identifier à une riche allemande, Ute Von Ebert, dont l'ancêtre du mari aurait fait fortune en Amérique dans le trafic et la colonisation des territoires indiens. Mme Potier, alias Ute Von Ebert, écrivait des lettres à sa fille Hannah habitant à Londres pour lui donner des nouvelles d'Erlingen aux abois. Elle exhorte sa fille à continuer la rédaction de ce roman qu'elle lui laisse si d'aventure les envahisseurs arrivaient à leur fin. Au fil des pages, les choses se clarifient. À sa mort, après son retour en France, sa vraie fille, Léa, vivant aussi à Londres comme la Hannah du supposé roman, découvrira ce texte écrit en vérité, non à Erlingen-fantôme mais à Bremen, en Allemagne, où Mme Potier, après sa retraite qu'elle voulait active, s'est portée candidate pour s'occuper d'une jeune fille bourgeoise gâtée et difficile. Ce roman donc à deux mains se continue. Tout est dédoublement.

Sansal se fait didactique, comme s'il voulait traiter le fil ténu entre la fiction et la réalité. Les deux faces d'une même médaille. Sans doute, c'est pour répondre à ses détracteurs qui lui reprochent l'exagération et lui collent l'étiquette d'islamophobe à la lecture superficielle de ses fictions qui requièrent plus d'attention et d'études pour leur compréhension. L'auteur dévoile, par la bouche de Léa, l'underground de cette histoire de train : "un feuilleton décousu, l'invraisemblable histoire d'une ville, Erlingen, inconnue des cartes officielles, symbolisant quoi... quelque chose évidemment, un Occident parfait, un sanctuaire menacé, un paradis perdu, assiégée par un improbable envahisseur déjà maître invisible du monde, un train qui ne vient pas, qui ne vient plus, que les uns attendent désespérément pendant que d'autres s'échinent à empêcher sa venue, et un désert montagneux enneigé jusqu'au ciel qu'on observe comme un guetteur halluciné scrute l'horizon, d'où parfois sortent des êtres impossibles à concevoir, sinon au cinéma par des effets spéciaux, moitié bigfoot à bosse, moitié buisson ambulant". Comme s'il nous apostrophait : vous ne voulez pas d'un réel qui vous guette au tournant, une déportation clé en main ? Vous vous détournez, aveuglés, de l'horizon terrifiant que je m'entête à vous montrer ? Eh bien, tenez, mangez du vraisemblable que je vous sers tout chaud et salé, vous le trouverez dans votre cage d'escalier squattée, sur le paillasson de votre porte, à Aulnay-sous-bois, La Courneuve, St-Denis, Mantes-la-Jolie, Les Mureaux, Trappes, à la Cité des Quatre ou cinq mille... faites votre choix. Continuez à vous gratter le bout du nez puisque la lune vous paraît si lointaine. Fin de partie. C'est le Sansal caustique à souhait. À la serpe !

Pour passer du train d'Erlingen au métro parisien, Sansal fit revenir Mme Potier en France à la faveur de l'attentat au Bataclan du 13 novembre 2015. Elle tenait à se recueillir devant le lieu du drame et à manifester contre les islamistes. Retour à la zone verte où elle habite avec sa fille Léa, dans une cité qui fait face à la zone aride (12 mille habitants, autant qu'à Erlingen !) d'où émerge une autre cité qui vit sous la férule des Serviteurs de Dieu. Sansal installe maintenant les décors dans ces deux cités qui se regardent en chiens de faïence. Dans la cité aride qui s'identifie aux particularités vestimentaires et capillaires, à la fameuse pastille nécrosée sur le front, le Dieu unique est en passe de se métamorphoser en Dieu des seuls Serviteurs qui l'ont "islamisé", ce qui laisse présager un début de désillusion pour la mère militante tout engagée devant et contre l'éternel. On ne dira pas plus pour ne pas révéler le tragique de cette désillusion.

Après la sidération post-attentats de 2015, on assista à moult débats animés sur le pourquoi et le comment des adhésions à l'islam radical des jeunes Français pourtant nourris au lait de vache bleu-blanc-rouge de l'école laïque, autrement dit tous ces débats qui s'interrogent sur qui de la poule ou de l'oeuf est à l'origine de ce passage à l'acte terroriste. L'auteur les trouve vains et dépassés, que c'est mener les poules pisser, car il y a plus urgent, le péril est en la demeure, les islamistes ont pris de l'avance, ils sont déjà en milieu de piste. Stopper la course ou fixer éberlué des yeux le chronomètre en attendant l'arrivée inéluctablement à leur avantage, et à coup sûr ils changeront les règles de jeu du tout au tout. C'est ainsi que, toujours par la bouche de Léa, l'auteur préconise de donner le coup de sifflet avant terme : "quand le pays est attaqué, on ne court pas chez le fleuriste, on ne porte pas le deuil, on ne pleure pas, on enfile son jean, on chausse ses bonnes godasses et on va se mettre dans la queue devant la caserne pour monter au front ou se mettre en blouse et foncer à l'hôpital le plus proche du champ de bataille pour donner son sang et veiller les blessés. Autres temps, autres moeurs. Nous, la nouvelle génération, sommes d'une autre pâte, on se rassemble devant la télé avec les copains, comme on se fait une soirée électorale ou une finale de quelque chose et, entre deux news et deux verres, on s'entend expliquer le désordre du monde par la faillite des grands-pères et le refus de la majorité paresseuse de remettre le pouvoir à la minorité agissante selon la nouvelle règle de l'alternance".

Le roman de George Orwell, 1984, écrit en 1949, s'est en partie réalisé dans la plupart des pays staliniens et autres républiques bananières, il est encore d'actualité quand on sait que notre vie privée est en permanence sous l'oeil d'un invisible Big Brother numérique que représentent les opérateurs téléphoniques, administrations de contrôle de tous ordre, réseaux sociaux, etc. Boualem sansal, dans son 2084, a imaginé un pays, métaphore du monde, qui vit sous un système de surveillance au courant des idées et des actes déviants, qui bannit toute pensée personnelle. L'auteur laissait cependant une petite porte à l'espoir à travers le personnage d'Ati qui met en doute le système et mène en catimini une enquête sur ses arcanes. Dans ce nouveau roman, Le train d'Erlingen, Sansal va plus loin. L'islamisme n'a nul besoin aujourd'hui d'un état pour forcer les remparts de la Cité occidentale, ni d'envahisseurs extérieurs. Il procède de la métamorphose. Sur place, là où il a déjà pris sournoisement racine. Nul besoin non plus d'overdose de foi pour passer d'un bord à l'autre. L'auteur met dos à dos le danger imminent de l'islamisme et notre mollesse face à son insidieuse contamination à laquelle nous nous accommodons à trop vouloir nous "éventer avec le drapeau des Droits de l'Homme". Ces accommodements préparent irrémédiablement tout un chacun à la métamorphose qui est tout intérieure, à l'image de Gregor Samsa métamorphosé l'espace d'une nuit en cafard dans le roman de Kafka. L'islamisme, à terme, peut procéder au changement du code génétique d'une société jusqu'à sa mutation. L'alerte est donnée. Sans réponse, le monde débouchera sur l'apocalypse. Du reste, "le monde peut-il soumettre l'islam dont la mission est précisément de soumettre le monde ? Allah acceptera-t-il de perdre ?"
Inutile d'espérer un quelconque repentir de l'islamiste. Ses victimes ne sont pas ses ennemis mais l'offrande comme le mouton qu'il doit promettre et sacrifier à Dieu pour une place enviée au paradis.

À Charles Beaudelaire l'athée, cité par Sansal, qui s'interrogeait ironiquement sur les croyants bouche bée face au Ciel ("que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles"), beaucoup de croyants d'aujourd'hui rétorqueraient, agacés, qu'ils ne savent pas (ou le savent trop) ce que veulent tous ces libres penseurs qui lapident allègrement le Ciel, et auxquels ils souhaiteraient, j'imagine, un retour de pierres revenant du Ciel pour s'écraser sur leurs têtes.
Que faire ? Cacher le Ciel pour les premiers ? Casquer les seconds ?
À trop fixer le Ciel, on s'identifie à Dieu. À trop le badigeonner d'athéisme on exacerbe la foi du charbonnier.
En fait, le Ciel n'y est pour rien s'il s'affaisse un jour sur nous, occupons-nous plutôt de ses Serviteurs avant qu'ils nous prêtent leurs lunettes déformantes. Car, dans ce cas, c'est le chaos, "au bout, au terminus, quand la force viendra à se tarir, un spectacle grandiose se déroulera sous le ciel, la population mondiale n'ayant plus de destinations, ni de pays, de racines et d'histoires, et plus d'avenir sur terre, ni d'ambitions dans les étoiles, elle se massera au bord du vide, immobile et silencieuse, les yeux levés au ciel et...". Ça sera "la dernière épreuve de l'humanité. Après, rideau".

Précision : la dénonciation radicale de l'islamisme radical menée ici doit être lue dans le strict cadre d'une fiction, et à ce titre, tout y est réel et rien ne l'est, quand bien même y verrait-on un miroir grossissant, à peine, de l'islam conquérant. Certains critiques seraient tentés de prendre ce qui est dit par les personnages comme de l'argent comptant. Vainement pour ne pas dire à tort. Aucun critique n'oserait réduire le monumental roman de Thomas Mann, La montagne magique, aux réflexions philosophiques et politiques dont l'écrivain a largement émaillé son texte, lesquelles réflexions ne sont là que pour donner à la fiction un peu de réel à croquer, le même rôle que jouent dans les romans de Sansal les rappels réguliers de l'islam baratté sans ménagements jusqu'à en tirer du beurre rance. Seuls ses essais sont à même d'être critiqués à la lumière des travaux et des recherches en sciences humaines ayant comme objet l'islam et l'islamisme(5). Car Sansal ne fait pas dans le roman sociologique. Le sous-titre évocateur de ce roman, La métamorphose de Dieu, avoue sa filiation à Kafka, ce créateur génial d’univers à atmosphères oppressantes que le monde attentiste du début du XXème siècle n'a pas tardé à découvrir à ses dépens.

Il n'y a ni obsession coupable, ni phobie alignée sur on ne sait quoi et qui à traiter de l'islam et de l'islamisme dans la littérature. Ce sont des thèmes qui s'imposent à tout écrivain. À charge pour lui de les traiter sous un angle singulier qui secoue et l'émotion et la raison. Sansal le fait à sa façon, avec sa colère saine et contagieuse, avec une langue affûtée dont l'aiguisage se fait à la meule et non à la pierre lisse qui recueille la fiente des pigeons bisets...

À bon entendeur salut !

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Achour WAMARA
Octobre 2018
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(1) Le serment des barbares, roman, Gallimard., 1999,
(2) Le village allemand ou le journal des frères Schiller, roman, Gallimard, 2008
(3) 2084. La fin du monde, roman, Gallimard, 2015
(4) Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu, roman, Gallimard, 2018
(5) Sur cette question, On lira avec profit son essai, Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe, Gallimard, 2013.
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