Réagissez !

Scène de ménage

par Achour Wamara

"Je suis entré en me laissant au-dehors" (c'est un soufi qui me l'a soufflé).
On ne sait jamais ce qu'on peut trouver dans cette maison inconnue. En vérité, j'ai envoyé mon âme en éclaireur et j'ai laissé ma carcasse à l'extérieur. C'est plus prudent. Mon âme sera plus discrète. Les seuils divisent et réunissent. Á peine mon âme entrée, j'entends des hurlements de diable, un cerbère est en train de déchiqueter mon âme. Je sens soudain mon corps devenir une cosse vide. Si je ne sauve pas mon âme prise dans la panse du clébard ma peau se délitera peu à peu comme une mue de serpent pour finir étalée sur quelque ronce. Le corps sans âme a l'insensibilité de la pierre. Muni d'un gourdin rudimentaire que m'offre un arbre équarri, je jette un coup d'oeil dans ce qui semble être plus une maison d'accueil qu'un antre de bête féroce. Le molosse est là, faussement calme, attaché à une longue laisse en forme de cordon ombilical, nouée à un gros pieu rouillé. Le cerbère est visiblement rassasié par mon âme qui serait donc grande (je m'en flatte). J'avance  bien sûr prudemment mais avec la résolution du chasseur qui va éventrer le loup pour récupérer le petit Chaperon rouge. Aboiement d'enfer. Je me trouve là avec mon gourdin ressemblant à un Néandertal revenant de la chasse. Le chien tire très fort sur sa laisse. S'il la rompt mon corps rejoindra mon âme captive. Je garde la bonne distance. Il y a un crochet de boucher suspendu au plafond. Que peut bien faire un crochet de boucher dans cette maison baignée de Lumières. Le molosse est furieux. Comme c'est un chien, quoi de plus normal que de défendre sa niche dorée. Ou c'est mon âme qui l'a empoisonné. À moins qu'il trouve en elle un bon suc digestif, auquel cas il ne lâchera pas de sitôt sa proie. Mon âme, serait-elle assez traîtresse pour se cramponner comme un ténia à la juteuse paroi stomacale du clébard et me laisser dépérir à petit feu? Ça urge, je dois l'en extirper avant qu'elle ne soit transformée en bouillie, c'est une question de vie et de mort. Je ne veux pas perdre mon âme. À chaque bondissement du chien la laisse lui lacère le cou et mon gourdin lui arrache un gémissement. Je me sens dans la peau du vieux Santiago face à l'espadon dans le "Vieil homme et la mer". Dans un dernier sursaut, le chien réussit à allonger ses crocs écumants jusqu'à attraper le bout du gourdin et me fait tomber à la renverse. Je me relève. Il est éreinté au vu de son regard de moins en moins arrogant. Il commence à douter de ses forces. C'est là que je lui porte l'estocade. Sur le crâne. Il s'affaisse, et dans son dernier souffle il rend tout son estomac. Et tout d'un coup mon corps devient plus consistant, comme un coupe vide qui se remplit d'un vin chaud. Je comprends que mon âme s'est échappée du vomi pour me revenir. Je l'ai retrouvée mais avec une sensation bizarre. Quelque chose en moi a changé. Une fureur interne m'envahit. Je réalise alors que l'âme du chien, le quittant, s'est réfugiée en moi. Voilà que j'ai un corps et deux âmes. L'une ayant émigré brutalement dans un corps étranger avant de revenir dans son lieu naturel d'origine, et l'autre, étrangère, ayant élu domicile en mon sein. Vont-elles cohabiter comme deux âmes soeurs ? Pour l'instant, elles semblent dormir en moi paisiblement, comme deux nouvelles jumelles. Sans doute le contre-coup de l'épreuve. Mais ça ne dure pas longtemps. Très vite mon état se dégrade. Á la moindre toux, mes deux âmes se réveillent et s'agitent. Je ne sais si elles dansent gaiement un tango ou se chamaillent comme un vieux couple, que chacune défend bec et ongles son pré-carré. Vais-je vivre perpétuellement avec leur dispute, l'une revendiquant son droit d'antécédence territoriale, l'autre un droit de séjour hérité d'un meurtre inqualifiable ?
Ah c'est beau d'avoir deux âmes, mais à quel prix !
Voilà où j'en suis.
Pour le moment...

Achour Wamara, avril 2019


Lire les
Archives -