Littérature algérienne : l’écrivain Hamid Zerzal

par A. Wamara
6 février 2022


Je me permets de risquer une image pour décrire la réception de la littérature algérienne, ici comme ailleurs. C’est la figure de l’iceberg qui s’impose, avec sa partie émergée, bien visible parce qu’exposée au plein soleil médiatique, et la partie immergée qui échappe aux radars des médias, nécessitant de ce fait une recherche en plongée plus attentive pour profiter de ses beaux cristaux. Loin de moi l’idée ni la prétention de juger les auteurs de la première catégorie, encore moins d’apprécier la valeur de leurs œuvres au seul prisme de la médiatisation qui n’est, du reste, pas toujours synonyme de médiocrité. Inutile d’en citer quelques-uns qui nous rappellent nos classiques des années cinquante. Je veux parler ici des écrivains « immergés » qui écrivent et publient dans la discrétion, chez des éditeurs qualifiés indûment de petits parce que ne bénéficiant pas des mêmes moyens financiers que les éditeurs dinosaures, ce qui n’exclut pas la qualité de leurs publications et le choix judicieux de leurs auteurs. Et si ces derniers rencontrent parfois peu d’échos dans les médias, c’est pour la raison simple qu’ils s’interdisent de sacrifier à la littérature de l’urgence et de l’immédiateté. Ces écrivains creusent, butinent la société algérienne au plus profond de ses blocages qui remontent à la nuit des temps et des invasions. L’écrivain Hamid Zerzal est de ceux-là. Un écrivain précoce. Son premier roman a été publié alors qu’il n’avait que 19 ans. Tous ses romans (cf. plus bas) sont publiés aux éditions Kassaman, éditeur tout aussi discret qu’exigeant, qui fait dans la bijouterie littéraire. Et, comme ses pairs au petit budget, il n’aspire aucunement à devenir Crésus.

Dès son premier roman, « De demain à Hier », Hamid Zerzal se signale par sa singularité à décrire les prémices d’une catastrophe imminente, et ce dans une atmosphère où le réel et le fantastique se servent mutuellement l’un de l’autre. Tout tient à un fil, au bord de la rupture. De ce premier roman jusqu’au tout dernier, « La semaine de trois jours », en passant par « S’il te plaît Allah », un thème l’obsède : la chaos à venir. « La semaine de trois jours » relate un enterrement qui n’en finit pas de se conclure, reporté de jour en jour, retardé par le père du jeune défunt qui veut mordicus enterrer son fils dans un cercueil en beau bois de chêne. Mais le cercueil commandé tarde à arriver pour cause de pénurie de bois. La croyance prédit le réveil du défunt au bout de trois jours. La panique s’empare du village. Les pleureuses se relayent au chevet du défunt, elles sont à bout nerfs (enterrements interminables de la décennie noire?). Ajoutez à cela que l’imam répugne à réciter la sourate du défunt au motif que celui-ci taquinait trop la bouteille au point d’en mourir dans un accident de voiture. Malgré tout le soin qu’on donne au défunt en l’aspergeant de parfums pour empêcher sa putréfaction, elle advient au bout de 21 jours. L'odeur insupportable fait fuir les pleureuses. Va-t-on se décider à l’inhumer tel quel, dans son plus simple linceul, à même le sol, et sans l’aval de l’imam ? Passer outre la tradition ancestrale ? Je n’en dirai pas plus. Fulgurant.

« De demain à Hier » aborde le calme avant la tempête. Djamila, le personnage principal, est une semi-vivante. Les vivants et les morts se côtoient dans la méfiance. Djamila navigue d’un côté à l’autre. Apathique, somnolente, du goût à rien, mais elle garde grand ouvert un œil de caméléon, prête à bondir à la moindre faille alentour. On s’attend à l’attaque mordante, et elle viendra, mais pas comme on l’attendait. Indice : la femme est l’avenir de … complétez.

Hilarante est l’histoire de « Mémoires d’un Oued ». Elle met aux prises des villageois avec leur oued à l’eau généreuse qui transforme leurs champs en véritables jardins d’Éden avant qu’un jour, au petit matin, ils découvrent que l’eau de l’oued s’est nuitamment transmuée en pétrole. Faut-il s’en réjouir dans la perspective d’une rente substantielle avec la vente de cet hydrocarbure sorti d'on ne sait d'où, ou crier au malheur de ne plus pouvoir goûter aux fruits de leurs champs condamnés à la sécheresse ? On ne dira pas plus quant à l’issue de l’histoire. Chaotique ! La malédiction de l’Algérie n’est pas loin.

« S’il te plaît Allah » est peut-être le roman le plus abouti en termes de fantastique et de richesse thématique. L’auteur ne lâche pas son héros, du début jusqu’au dénouement d’une histoire haletante par ses multiples rebondissements aussi cocasses les uns que les autres. Le héros, Yazid, est cloué à un fauteuil roulant dès les premières pages. Une opération chirurgicale qui a mal tourné. Au passage, l’auteur éreinte l’hôpital qui en a pris pour son grade, non sans humour. C’est en serrant la main à son idole, une star de football, que Yazid retrouve miraculeusement l’usage de ses jambes. Stupéfaction de tout le quartier qui le voit piquer un cent mètres en criant de joie. Le lecteur appréciera les clins d’oeil complices à la jeunesse algérienne entravée dans ses mouvements, qui attend son heure. Qui vaut deux heures trente. Une fin des plus rocambolesques ! Le summum de l’autodérision à la sauce algérienne.

À lire ou relire. Tout Zerzal.


A. Wamara
6 février 2022
==========================
Bibliographie de Hamid Zerzal :
1. La semaine de trois jours, 2021.
2. Mémoires d'un Oued, 2019.
3. L'étoile sans pointes (poésie), 2016.
4. S'il te plaît Allah, 2014.
5. La  solitude de l'if, 2012.
6. Entre la misère et le soleil (hommage à Albert Camus), 2010.
7. De demain à Hier, 2009.!