Voyelles messagères ...

par A. Wamara


Elles sont aux mots ce que le ciment est aux pierres. Sans elles tout s'écroule, la phrase deviendrait un borborisme consonantique.
Elles butinent les mots en passant de l'un à l'autre non sans laisser un sens à méditer. Ajouter ou soustraire une voyelle à un mot peut provoquer un chamboulement sémantique des plus instructifs.
Imaginez que dans le mot “laisser” la voyelle “i” se décide de se séparer de sa copine “a” pour des raisons qui ne nous regardent pas, voilà que le mot devient “lasser”, comme pour nous dire qu'il y a un fil ténu entre “lasser” et “laisser”. Quiconque a connu une séparation en sait quelque chose.
Parfois, il suffit que la voyelle émigre à l'intérieur d'un mot pour que son voyage fasse leçon. Ainsi, le mot “railler” devient “rallier” suite à la glissade intempestive du “i” vers l'avant : qui ne peut railler rallie ? Clin d'oeil au proverbe "qui ne peut mordre une main l'embrasse"?
Il arrive qu'une voyelle prenne la clé des champs sans procéder à son remplacement, c'est le cas par exemple du "é“ dans le mot ”élire" devenant dès lors “lire” : il faut lire (s'informer) avant d'élire, tel est le message laissé par la voyelle citoyenne qui conseille de ne pas voter avec ses pieds.
Il est des situations où il n'y a ni évasion ni déplacement de la voyelle, il suffit au « a » dans « tache » (souillure) de se faire fièrement chevaucher par un accent pour faire obtenir à ce mot un brevet de respectabilité en le promouvant en « tâche » (activité).
Je ne veux pas m'étaler sur la danse de certaines voyelles qui s'egarent dans la grivoiserie, comme le "ê“ dans ”bête" qui plastronne avec son accent jusqu'à se pervertir en “i”, ou le “i” dans “bise” qui s'acoquine avec un “a” pour engendrer ce que la pudeur m'interdit de crier sur les toits.
Et d'autres espiègleries des voyelles qu'il serait long d'énumérer ici.
Et encore je n'ai parlé ni du y, ni du o, ni du u. Rassemblées, elles donnent “you”, loin de la langue de Molière, à moins qu'on le double pour faire “youyou”, un mot venu de l'étranger, sans bagages de consonnes et pourtant si égayant !
Vous voyez les voyelles où ça mène ? … À la gaîté !
Et si l’on cédait davanatage les commandes aux voyelles, elles se joueraient de ce dernier mot en le débarrassant de son « î » après l’avoir décoiffé de son chapeau pour en garnir le « a »...
Oui, je sais, vous diriez que les voyelles me rendent un peu gâté, au double sens du terme. J’avoue et je signe. Ô, ça me soigne !


A. Wamara
Juillet 2022