Pérégrinations estivales V :
Tombe nue

par Achour Wamara



La voici. Pas un mot, ni un nom, ni un chiffre, ne figure sur mon marbre gris tapissé de feuilles mortes plus mortes que la mort. Pourtant, je suis bien né un jour, quelque part. J'ai eu un nom d'un père ou d'une mère biologique. Je ne suis pas issuE d'une Immaculée Conception, que je sache.
Enfant illégitime ? Est-ce que ma famille me renie au point de se dispenser d'inscrire son patronyme sur ma stèle ? Avais-je commis quelque forfait qui fit tomber sur elle la honte comme un gros furoncle sur un nez ?
Je suis peut-être un nourrisson. Innocent de tout. Sorti d'un congélateur d'une mère indigne. Ou un vieillard cacochyme sans intérêt, et ainsi toute la smala contente que je meure tellement j'étais devenuE inutile, acariâtre et casse-pieds.
UnE réfugiéE sans-papiers ? Ils sont tous logés heureux dans le ventre des requins blancs. À moins d'enterrer leurs tee-shirt siglés "freedom" qui tanguent encore sur l'écume des vagues en peine.
Et si j'étais unE soldatE inconnuE, des Balkans ou du Mali ? M'a-t-on rendu les honneurs et tutti quanti ? J'en doute. Aucune flamme n'est ici soumise au vent. Rien que des fleurs fanées attendant d'être relevées de garde chaque dimanche au matin.
Il se peut que je sois unE SDF trouvéE sans vie sur un banc de fortune. Plausible. On en trouve chaque jour au détour d'une rue. On les enjambe contrariés, tout pressés que nous sommes d'arriver à l'heure au boulot. Faut bien ramener la croissance pour assister les "sans dents" à bien mâcher les nouveaux plans en attendant l'impatiente Faux.
Suis-je tout simplement un déchet noble qu'on habille d'une sépulture ?
Au fait, je suis mortE comment ? Ça ne peut être qu'égorgéE ou fusilléE, ou écraséE par un camion daeché, ou alors empoisonnéE aux œufs des poules torturées au fipronil. Peu importe, je suis mortE. Mais sans nom, non !

Ah ! Voilà un fils d'Adam qui s'approche de ma demeure. A son allant, c'est un habitué des lieux. Bienveillant, il débarrasse ma dalle des feuilles mortes toutes crasses. Qu'écrit-il donc sur ma stèle, Grand Dieu ?! : « Ici gît Mme Gauche, épouse Sans. Qui a perdu son âme. Sa famille, tous les Sans, s'en souviendront »

Tout s'éclaire. Je ne suis qu'une idée.

J'en tombe des nues !

Achour Wamara, août 2017.