Ramadan, jour 21 : Mektoub et zellabia.

par A. Wamara
22 avril 2022


Le Coran est un puits à questions, un champ de contradictions qui échappent à la logique humaine.
Actuellement, Ramadan oblige, je suis assailli de toutes parts par toutes sortes d’interrogations qui peinent à obtenir des réponses. Je ne sais si je dois imputer ces interrogations à l’âge ou à mon estomac desséché par la faim. Mais je ne ne peux pas m'y dérober. Alors, j’essaie tant bien que mal de percer le mystère sans trop y parvenir.
Il est bien sain et utile de le faire devant témoins, vous, dans l'espoir de trouver quelques compagnons aussi déroutés.

Voici donc un verset qui m'interpelle au plus haut degré, un verset à trois énoncés (Verset 93, Sourate 16, « Les abeilles », Traduction de Régis Blachère) :

E1: Si Allah avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique.
E2 : Mais Il égare qui Il veut, Il dirige qui Il veut.
E3 : Et il vous sera demandé compte de ce que vous faisiez.


Dans E1 Dieu avoue avoir délibérément créé plusieurs communautés. En cela, il est très moderne. Excepté les "pro-tout-mono" qui étouffent dans leurs serres, tout le monde chante aujourd'hui le multi, le poly, le pluri, le divers, etc. Mais pour Dieu, cette multiplication des communautés, comme celle des langues de la tour de Babel, n'est pas une faveur accordée à ses créatures. Il sait que le différent génère des différends entre les communautés comme entre les individus. Dieu enfonce le clou puisque dans l’énoncé suivant (E2), il déclare clairement qu’Il égare qui Il veut et guide qui Il veut. Autrement dit, Il a choisi son camp. Ce qui est pour le moins surprenant, voire discriminant. Pourquoi certains seraient-ils égarés et d’autres guidés ? Les égarés seraient-ils condamnés au châtiment et les guidés à la récompense ? Dieu, pousse-t-Il à la faute ces égarés pour ensuite les punir ? Ça n’est ni catholique, ni islamique. Si je Le suis à la lettre, s’Il m’égare, je peux légitimement me considérer comme non responsable de mes actes puisqu’ils seraient commandés par Lui. Et pourquoi dans ce cas n’irais-je pas chez l'épicier hallal du coin et lui choper une pile de zellabias et me diriger dare-dare vers la sortie. Admettons que l’épicier m'arrête au seuil de la porte, ce qu'il fera certainement avec ses yeux haute résolution de caméléon qui balayent les rayons à 360 degrés, et bien je lui dirais ceci avec beaucoup de science : "si vous aviez en bon musulman consulté le registre du Mektoub de Dieu, Yassidi, vous auriez pu vous instruire un peu plus et savoir que c'est Dieu qui nous égare et qui nous guide, Il m'a égaré en me poussant à voler votre pâtisserie dont je raffole, et c'est Lui aussi qui m'a guidé jusqu'au pas de la porte de sortie sans passer par la caisse". Bien sûr, l'épicier a potassé son Coran qui n'a jamais prescrit dans ses commandements des séances de chapardage, et je donnerais pas cher de mes babouches après cette altercation avec Yassidi. Voilà où ça nous mène quand on veut piocher le Ciel avec des zellabias.
Le problème reste entier au sujet du Mektoub. La prédestination divine (Mektoub donc, c’est écrit, indélébile) libérerait l’homme de toute responsabilité puisqu’il l’enchaînerait au destin que Dieu lui aurait tracé. Heureux seraient les guidés, quant aux égarés, ils se demanderaient à juste titre sur quels critères Dieu leur a réservé un mauvais sort. Le Mektoub s’oppose au libre arbitre de l'homme qui doit être normalement responsable de ses actes, bons ou mauvais.
Mais, car il y a un mais, l’énoncé E3 rétablit les choses, si l’on peut dire, puisque Dieu déclare que tout un chacun devra rendre des comptes sur ses actes. Alors, il est où le Mektoub ? Il est où le libre arbitre ? On reconnaît là ce que certains « raisonnants » qualifieraient d’incohérences ou de contradictions du Coran. Qui peut juger de ces contradictions ? Se pose dès lors la question de la foi et de la raison. Est-ce le texte «révélé» qui est incohérent ou c’est la raison humaine qui est incapable d’embrasser les mystères du texte «révélé» ? Pour le croyant, l’intelligence humaine doit s’exercer à comprendre la révélation, non la précéder ou la corriger, c’est la révélation coranique qui vient éclairer la raison et non l’inverse.
Pour Averroès (Ibn Rushd) qui a fait le tour de la question, il y a une vérité religieuse et une vérité philosophique. Il professe que quand il y a contradiction entre la foi et la raison, il faut laisser l’esprit interpréter spontanément. Il n’est pas loin de Pascal qui affirme que la foi et la raison sont compatibles, à condition que la raison accepte ses propres limites, qu’il faut accorder au coeur la place qui lui convient.

Moi, finalement, tout bien pesé, j’ai résolu le problème. Guidé ou égaré, je vais payer ma zellabia.


A. Wamara
22 avril 2022