Ramadan, jour 10 : pas de contrainte en religion !

par A. Wamara
11 avril 2022


Le mois de Ramadan est propice à toute sorte d'exégèse coranique pour traverser davantage la lettre afin d'accéder à l'esprit. Il n'est pas nécessaire d'être un Tabari pour s'y adonner, il suffit d'un peu d'humilité et d’innocence pour s'en pénétrer. C'est pourquoi moi aussi j'ose "exégéseter". J'ai pris un verset célèbre brandi souvent comme une croix, ici pour montrer aux contempteurs de l'islam combien cette religion est tolérante, là pour accuser les islamistes radicaux de détournement du texte coranique réduit à sa simple lettre. Cependant, d'aucuns ne citent que le premier énoncé du verset qui en compte quatre que je vous livre ci-dessous (verset 256 de la Sourate "La vache", traduction de Denise Masson) :
E1 : pas de contrainte en religion !
Ici la contrainte, ça n'est pas seulement la contrainte par la force, le bâton, il s’agit aussi de la contrainte par la carotte. Un parent ou un imam charismatique peut vous inciter à la croyance, avec toutes les bonnes intentions du monde, vouloir pour vous une bonne place au paradis, mais il userait tout de même de son ascendance, de son amour, ou de son autorité à vous contraindre avec les sentiments, je dirais tendrement, pour vous amener à la croyance. C'est la douce violence de la persuasion ou de la dissuasion, qui fait qu'on se sent être librement contraint. Il faut donc lire cet énoncé premier du verset comme une interdiction de la contrainte en religion, qu'elle se fasse par le bâton ou par la carotte. On verra que cette énoncé introductif est la pierre angulaire de l'ensemble du verset. Les trois autres énoncés ne font que le décliner. Passons justement au deuxième énoncé du verset :
E2 : La voie droite se distingue de l'erreur.
Qu'est-ce à dire ? Il ne dit pas que X ou Y distingue la voie droite de l'erreur, non, la voie droite se distingue naturellement de l'erreur, d'elle-même, sans intermédiaire, on n'a pas besoin de quelqu'un, d'un clerc pour rendre claire cette distinction, encore moins par la contrainte. L’évidence de cette distinction suffit à quiconque de choisir par-lui-même ce qui est droit et ce qui ne l’est pas. Pas donc besoin de guide pour cela. Le troisième énoncé renforce encore cette idée de non contrainte.
E3: Celui qui ne croit pas aux Taghout (qui ne se rebelle pas, qui n'est pas factieux), et qui croit en Dieu, a saisi l'anse la plus solide et sans fêlure.
Puisque personne ne doit vous contraindre, vous usez donc de votre seul libre arbitre de croire ou de ne pas croire. Car, sous la contrainte, il n'y a pas de libre arbitre. Il n'y a pas de responsabilité. Celui qui donc croit en Dieu dans ces conditions, c'est-à-dire sans contrainte, « a saisi l'anse la plus solide et sans fêlure ». Pourquoi est-il dit "la plus solide" et non pas tout simplement « l’anse solide » ? Plus solide que quoi ? L'anse de quoi ? L'anse de la foi, beaucoup « plus solide » que l'anse branlante de la croyance. La contrainte provoque la croyance et ne suscite pas la foi. Et La croyance n'est pas la foi. Il ajoute "sans fêlure". Mais de quelle fêlure s'agit-il ? C'est précisément la fêlure qui découle de la contrainte. Quand vous contraignez à la croyance un enfant dès son jeune âge, vous réprimez son penchant à l’émerveillement en l’accablant d'injonctions et de menaces de terribles châtiments dans l’au-delà (j'en sais quelque chose !), alors qu'il est en période d'insouciance, d’appétence au jeu, de gazouillements. Cela provoque une fêlure insoupçonnée dans l'âme, qui, tôt ou tard, deviendra béante et difficile à colmater. Ne faut-il pas le laisser s’éveiller sereinement au monde, lire Marx et Ghazali, et se faire une idée des origines et des fins du monde par lui-même tout au long de son développement intellectuel, jusqu’à sa maturité ? Le laisser construire et découvrir lentement sa foi ? Contrairement à la croyance sous la contrainte, la foi ne s'acquiert ni par le bâton ni par la carotte, elle s'empare de vous. Et puis, il est facile d'être croyant sans foi. On fait sa prière, son ramadan et tout le reste, et on se dit, ça y est j'ai mon attestation anti-enfer, bonjour le Paradis et les houris. Rêvez les mecs. Nenni ! L'anse de la foi est plus solide que celle de la croyance, elle est sans fêlure quand celle de la croyance sous contrainte, prémâchée, est chaque jour menacée par la brisure de sa fêlure. La foi, c'est la croyance libre, sans la contrainte. La foi ne s'enseigne pas, elle ne s'apprend pas, elle nous imprègne plus qu’on l’imprègne.
Enfin, j'en arrive au dernier énoncé de ce verset.
E4 : Dieu est celui qui entend et qui sait tout. Celles et ceux qui lisent le Coran reconnaîtront aisément cette paire d'épithètes (« sami3oun 3alim » : qui entend et qui sait tout) qu’on retrouve souvent en fins de versets, au même titre que d’autres paires d’épithètes qui qualifient souvent Dieu. Mais il ne faut pas voir ces qualificatifs de Dieu qui scandent les fins de versets comme juste des ornements rythmiques ou stylistiques au motif qu’ils seraient récurrents. « Dieu est celui qui entend et qui sait tout » se retrouve en fin de plusieurs versets, pour autant il s'interprète différemment selon le contexte du verset, sinon Dieu ne ferait que radoter à longueur du Coran. Il faut donc à chaque fois inscrire ces paires de qualificatifs dans la thématique du verset même. Ici, Dieu entend quoi ? Il entend précisément le bruit, le choc de la fêlure, la fêlure de la contrainte. Il sait tout ? Quoi ? Il sait tout de la contrainte, des contraints et des contraignants, ceux-là qui s'auto-désignent éclaireurs en usant et en abusant de leur autorité ou de leur pouvoir symbolique.
En vérité, Dieu s'adresse à ces contraignants à qui je conseille de porter de gros pardessus bien épais le jour du dernier jugement, car ça va bastonner à mort avant qu'ils soient jetés en vrac dans la poisse infernale.
Il n'est pas dit que je ne mijoterai pas dans la même fournaise, mais, moi, c'est pour d'autres raisons… Inavouables !
Cordialement.
Saha ftourkoum


A. Wamara
10ème jour du Ramadan