Pérégrinations estivales II : Un poisson nommé Méditerranée

par Achour Wamara



Il suffit qu'un accent titube d'ivresse et se déplie pour que le pêcheur devienne pécheur. D'où cette idée de poisson qui me turlupine obstinément.
Quand la consommation de la viande s'apparente à un crime pour les défenseurs des animaux, et ils ont raison, celle du poisson semble ne pas poser problème si ce n'est pour la sauvegarde de certaines espèces. Aucune empathie pour ce locataire aquatique. Son ventre fut la geôle de Jonas, d'accord, et alors ? D'ailleurs il l'a recraché dare-dare, sain et sauf. Dieu punit et récompense. Euh ...
Justement, il est là devant moi, pas Dieu, le poisson. Il est en travers de mon assiette en porcelaine de Limoge coloriée en bleu avec des dessins de vigne. Une adorable daurade Royale sous des décombres de légumes. Elle a toute sa tête, si je puis dire, avec un œil mort pour la science mais pas pour moi, qui me regarde, pire, me calcule. Il fait penser à l'oeil du taureau avant l'estocade : compatissant. De ce que j'en sais, la mise à mort du taureau ne survient qu'après deux tercios : la pique dans le garrot par le picador à cheval, ça diminue beaucoup la bête, puis une série de brandilles plantées dans le dos par le matador, et enfin l'estocade, c'est-à-dire une épée de 80 cm enfoncée jusqu'à la garde entre le haut de la colonne vertébrale et l'omoplate droite. Enfin le trophée : le matador mutile le taureau d'une ou de deux oreilles, et la queue en prime. Applaudissements !
Le poisson, lui, il étouffe, parfois en avalant l'hameçon. Les gros, on les achève en les assommant.
Et ma daurade ? Elle a une entaille derrière son œil globuleux au pourtour nacré. Est-ce la trace du crochet de l'hameçon ou celle de la lame de l'écailleur ? On dit que le poisson pourrit par la tête. Balivernes ! Les idiots qui disent cela méritent la pique du poète : « Il faut être bête comme l'homme l'est souvent / Pour dire des choses aussi bêtes / Que bête comme ses pied gai comme un pinson » (Prévert). Voilà, comme le dit aussi bien un proverbe kabyle ; « la brebis disséquée se moque de la brebis égorgée. Un comble ! ».
Je reviens à ma Daudo, elle a la mine renfrognée des mauvais jours malgré sa belle robe de persil. Pas contente la miss.
Je vois de ma table ses congénères continuer de suffoquer sur les étals du port. Ils se meurent doucement sous le regard pétillant des acheteurs impatients. Peut-être que ma Daudo vivait encore il y a une heure, qu'elle zigzaguait dans les profondeurs de la méditerranée, que tout indignée des malheurs du monde elle était en conversation avec une belle « syrienne » qui a « échappé » aux identitaires enragés.
Je l'entends m'apostropher : « Allez, qu'est-ce t'attends, mange-moi, qu'on en finisse ! T'es végan ou quoi ? ».
J'aimerais tant que le poisson s'ébroue et qu'il se débarrasse de son deuxième S trop encombrant, et là il prendrait en prince rancunier sa revanche due.

Bon appétit !

Achour Wamara, juillet 2017.