Algérie : "Mal dedans" !

par Achour Wamara



Algérie : "Mal dedans" Depuis le 22 février, une date qui taquine un certain 1er novembre, s'est mise en branle une créativité lexicale sans précédent. Les slogans mêlent à la fois poésie, ironie, rage, humour caustique, et le rentre-dedans sans ménagement. Les Docteurs es-démocratie en ont pris pour leur grade. Lapidés de mots, les accrochés par leurs panses comme des koalas au pommier du pouvoir commencent à craindre pour leur or indu. Ils se portent pâles actuellement.
On peut dire que nous sommes dans une sorte d'état d'émergence de quelque chose qui s'écrit devant nos yeux, de je ne sais quoi ni avec quelle encre. Sans doute la révélation d'une culture algérienne en mouvement qui échappe aux définitions et aux limitations, car "une culture n'est pas seulement un héritage, c'est aussi un projet" (Mammeri), comme si les Algériens semaient des soleils à tout vent au risque de récolter plus tard une insolation. Après tout, "il est moins grave de perdre que de se perdre" (Gary).
Mais le festif n'interdit pas l'interrogatif. Rêche ou en soie, la vêture dont se drapent les mots lancés aujourd'hui peut très vite s'imprégner de l'odeur d'un linceul. La langage tient de la rose et de l'épine. Ainsi du mot "dégage" (un copyright tunisien qui a débouché sur un Président, Béji Caïd Essebsi, ex-ministre du "dégagé" Ben Ali). La méfiance est Mère de la sûreté. Idem pour le mot "système" qui est aussi ferme et opaque que ce qu'il est censé désigner.
Pour m'aider d'une comparaison, je dirais que les Algériens ont mal au "système" comme on a mal aux dents. La douleur est si lancinante que seul l'arrachage peut en venir à bout. Un des slogans des dentistes l'exprime assez bien, "ni détartrage, ni plombage, système dégage". Point donc de "couronne" ! Mais rien n'est sûr quant à l'implant. Gare à la contre-façon.
Il manque au mot "système" un qualificatif qui briserait sa coquille pour révéler les rouages de son moteur polluant. Puisqu'il faut appeler un chat un chat, le régime algérien relève du "système colonial" de par ses méthodes d'oppression et de domination : par la force (l'armée et ses relais), par l'accaparement des richesses au profit d'une caste (colons intérieurs), par le déni de citoyenneté (élections truquées), etc.
Des systèmes coloniaux, nous en avons connu un, des plus terribles. Nous savons maintenant que l'Histoire fait ses courses au magasin des imitations.
Comparaison n'est pas raison, je vous le concède. Comme on compare avec des mots, on doit s'en méfier comme d'une peste. Les mots sont enclins à de mauvaises fréquentations. Il demeure qu'avec le temps, leurs champs sémantiques agrègent d'autres notions comme un aimant une poignée de clous rouillés. Bref, ils s'en enrichissent et se redéfinissent en ployant sous les enjeux de la "situation".
Nous héritons la terre des mots avec lesquels nous écrivons notre histoire (je paraphrase un vers de Darwich).
Bonne manif.

A. Wamara, mars 2019