Sublime laideur !

par Achour Wamara



Actuellement, j'étreins la nature à plein bras. Arbres, plantes, fleurs, petites bêtes, tout ce avec quoi je peux faire un avec Gaïa. Permettez donc que je vous embête encore avec ça.
Connaissez-vous Drakea ? C'est une orchidée d'une laideur pitoyable, si laide qu'on militerait volontiers pour qu'on l'indemnise de cette disgrâce. Vous riez ? Quand vous en aurez fini, revenez poursuivre la lecture. Car cette orchidée force le respect, vous en serez édifiés. C'est une sorte d'herbe longue, moche et, de surcroît, la nature s'est acharnée sur elle en la pourvoyant seulement d'une fleur, enfant unique, au regard des plantes qui en possèdent toute une flopée de marmailles à pétales. Et comme la reproduction est une obsession chez toutes les espèces (excepté l'homo sapiens pilulé), l'orchidée n'échappe pas à la règle, la plante doit se reproduire coûte que coûte quitte à risquer sa tête (la Mante religieuse gobe la tête du mâle une fois le travail accompli, ne rêvez pas les filles!). Avec son handicap de mocheté, notre orchidée doit faire preuve de beaucoup d'astuces et de ruses d'aguicheuse pour attirer les insectes butineurs qui transportent le pollen d'une plante mâle à une plante femelle. Et notre plante n'est pas un top model pour séduire naturellement les pollinisateurs. C'est là que son génie lui vient en aide. Elle transforme, plus exactement elle simule, sa fleur chérie unique en guêpe femelle en imitant à la perfection sa forme, sa couleur, son odeur, la texture de sa peau, et pour donner le dernier coup de pinceau, elle la tapisse d'un fin duvet. On ne sait dans quelle base de données l'orchidée puise toutes ces informations pour sa simulation. Toujours est-il que c'est mené de main de maître. Le tour est bien joué. La guêpe mâle balourde ne tarde pas à mordre à l'hameçon. Elle vient couvrir de ses ailes la fausse fleur et tenter bon an mal an de la… vous-voyez-ce-que-je-veux-dire. Vas-y que je te frotte, vas-y que je te tripote. Seulement voilà, oualou d'entrée, rien que du duvet. Et l'insecte repart la queue basse, permettez l'expression. Pendant tout ce temps-là, Miss Drakea ne croise pas les bras, elle charge comme une mule le benêt de pollen. Sur la tête. En turban. C'est dans cet accoutrement qu'il ira livrer le pollen aux orchidées femelles, et toujours, à chaque fois, immanquablement, au prix d'une chimérique copulation.
Dans l'échange normal et honnête entre les plantes et les insectes, c'est donnant donnant : je te donne du nectar-sucre, tu transportes mon pollen pour assurer ma pérennité. Mais cette orchidée n'a pas offert ne serait-ce qu'une pincée de sucre à son lourdaud pigeonné. La guêpe mâle, trop occupée à peloter en vain la fleur travestie, a oublié sa rétribution. Pour Drakea, il est indispensable de garder son nectar, c'est une source d'énergie à ne pas gaspiller, surtout quand on ne possède qu'une fleur qui peut compromettre sa progéniture si elle devait en manquer. C'est ce qu'elle a fait, on ne peut pas le lui reprocher.
Attendez, ça n'est pas tout. Il arrive que l'orchidée pousse le jeu jusqu'à simuler un orifice de copulation (que Dieu nous épargne du péché !). Dans ces cas là, la guêpe mâle ne s'essouffle pas pour rien, elle se soulage de sa semence avant de partir avec son turban de pollen. C'est mieux, non ? Le hic, c'est qu'elle trouve son compte avec cet orifice béni, elle s'y habitue au point de ne plus s'intéresser aux vraies guêpes femelles du coin qui, pourtant, mascara sur les cils, envoient par doubles doses les phéromones sexuelles. Sans réponse de la part de la guêpe mâle ensorcelée qui reste sourde à toutes les invitations à l'orgie. Brute de décoffrage comme la plupart des mâles en rut, la guêpe mâle préfère donc sa poupée gonflable aux femelles mannequins qui l'attendent comme des houris accoudées sur des tapis doublés de brocart. C'est à n'y rien comprendre.
Est-ce que l'orchidée, rongée par la culpabilité, a inventé l'orifice de femelle pour exprimer sa reconnaissance et récompenser la guêpe mâle de son labeur jusque-là ingrat ? Ou est-ce que par ce subterfuge elle fidèlise l'insecte pour assurer la livraison de pollen en prévision de la pénurie des transporteurs qui disparaissent jour après jour avec la pollution introduite par les insectes prétendûment mieux pensants que nous sommes ? Mystère !
Les mauvais esprits diront que cette plante est perverse, elle exploite tout honte bue l'insecte en le tenant par son …
Bon, il faut savoir raison garder et ne pas tout anthropomorphiser.
Vous ai-je dit que Drakea s'appelle aussi, ça ne s'invente pas, orchidée-marteau ? Pas folle la guêpe !!!

A. Wamara,
8 août 2019