Kabylaèdes II.



win iččan ičča wayeḍ taṛbut tekkes
(Proverbe kabyle. Je le traduis littéralement : celui (ceux) qui a mangé a mangé, pour l'autre (les autres) la table est déjà desservie).
Ah ! Voilà encore un proverbe à méditer sérieusement. Ambigu à souhait. On l'interprète comme on veut, selon sa vision du monde. On peut comprendre qu'il faut se dépêcher pour manger parmi les premiers, tant pis et c'est bien fait pour les derniers arrivés qui auront oualou à se mettre sous la dent. C'est carrément l'appel à la concurrence tous azimuts, à la malice mesquine, à la débrouillardise des effrontés shunteurs de queues, de ces énergumènes pressés de prendre en fier petit vainqueur la meilleure place dans le métro ou l'autobus, c'est l'éloge du degré zéro du civisme que requiert le vivre-ensemble.
Mais ce proverbe est un Janus à deux faces adverses. Il nous donne à lire, avec l'ironie corrosive sous-jacente, l'exact contraire de son premier sens. Il dénonce l'égoïsme des "à moi, rien qu'à moi, tout à moi", la loi des plus forts et des plus rapides de la gâchette, la "competitiveness" de la start-up nation, pour parler le langage du souffleur de plat de lentilles des laissés-pour-compte, la primauté accordée aux "premiers de cordée" qui conchient les grimpeurs d'en bas auxquels on a fourni de mauvais mousquetons.
Ce proverbe incite donc au partage. Il nous demande d'arrêter nos rots gras pour céder la place aux derniers.
Gare ! Un jour, "les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers" (Évangile de Saint Matthieu).
L'histoire nous enseigne que tôt ou tard les dominants auront leur jour de purgatoire, à la condition de ne pas attendre bouche bée que le Ciel s'en charge, il faut y travailler, ici et maintenant, chaque jour que Dieu fait ou ne fait pas.
Et le jour où ça viendra, quand les premiers seront devenus les derniers, qu'ils sachent qu'ils trouveront leur part sobre la mesa, car il faut se garder de singer à son tour les ex-dominants (une pratique hélas fort répandue), ça finit mal en général.
Avec des Généraux !

A. Wamara, septembre 2020