Le crime contre l'inanité

par Achour Wamara



Non ! Surtout pas ! Pas de repentance. Pas de réparation, S.V.P., ma mémoire n'est pas une carrosserie. Pas de rachats. Gardez vos kopecks. Chantez, si vous voulez, la positivité de vos faits abjects avec votre troc à milles morts contre une école de brousse. Si vous ne voyez dans mon sang qu'un vulgaire colorant qui vous teint la mémoire, sachez qu'il n'éteint pas la mienne qui plaide chaque jour sans réquisitoire, que cela, croyez-moi, ne m'atteint pas outre mesure. Dansez donc à perdre haleine sur mes cadavres décerclés.
Vous ne le savez donc pas ? Vous n'êtes plus le maître de la nomination. Vous avez votre dictionnaire, j'ai le mien. Vous ne me désignez plus, vous ne me nommez plus. Je m'auto-nomme. Je peux qualifier mes morts comme bon me semble. Je n'ai pas besoin de procès, pas besoin de Nuremberg. J'emploie les mots qui disent mes morts, tels qu'ils sont calligraphiés dans mon cœur : enfumages, charniers, génocide, viols, crime de guerre, meurtres de masse, crime contre l'humanité... Il ne vous est plus dévolu d'assigner ces termes à l'aune de vos souffrances. J'ai pris le commandement de leurs sens. Je les déclare sur les hauteurs en les gravant dans le marbre de mes stèles. Faites-en pareillement, si ça vous chante, pour votre lexique réservé aux ossements.
Maintenant que j'ai, sans querelle, dit et non médit, que je vous ai dispensé de vos charges et non disculpé de vos carnages, que j'ai qualifié d'inanité vos reniements des séquelles laissées par vos sauterelles sur mes champs de blé tendre, je devine qu'en vous le chien de Pavlov se réveillera pour m'accuser de sans mesure, de falsification de décamètre. Accusez-moi ! Accusez-mois de crime contre l'inanité.

Achour Wamara, février 2017.