Sans fusible

par Achour Wamara



Sans fusible Un ouvrier qui lâche un marteau sous son établi dans une usine, une courbette appuyée d'un servant devant son employeur, une obéissance excessive d'un salarié à son chef, le « oui Maître » répétitif de l'esclave à son maître... Tous ces gestes et paroles peuvent être vite interprétés comme des manifestations de soumission, or il n'en est rien, ils recèlent des colères contenues qui ne peuvent s'exprimer au grand jour. Ce qui m'amène à parler de la distinction entre le texte public et le texte caché. Ces gestes appartiennent au texte public, ils ne portent pas à conséquence pour ceux qui les expriment, ils se contentent d'entretenir l'ordre établi qu'ils ne peuvent contester sans courir un grand risque : un licenciement, une condamnation, voire la mort dans le cas des anciens esclaves. On imagine mal, en effet, un employé aller traiter de tous les noms son employeur, ou un esclave s'opposer frontalement à son maître, mais cela arrive, on verra comment. Le texte caché, lui, s'exprime dans le privé, dans le défouloir des arrières-boutiques, à l'insu des puissants. A l'abri de la sanction, l'opprimé peut s'adonner ainsi à la critique de ses exploiteurs sans coup férir.

Quand la coupe est vraiment pleine, le texte caché devient public, c'est la déflagration. Il invalide tout le texte public qui n'était que simulacre. Ce sont des digues qui lâchent et submergent tout sur leur passage. Les révolutions naissent ainsi. Renversement des valeurs, remise en question de la hiérarchie, et on ne fait pas de quartier. Le sang n'est pas exclu. Je ne dis pas que la violence est toujours nécessaire, je suis plutôt d'accord avec Mahatma Gandhi quand il dit que la solution œil pour œil rendrait l'humanité aveugle. Mais quand vous êtes au bord de la tombe sous la menace de votre tourmenteur, le choix est vite fait. Moi, je lui fais une prise de judo et je l'envoie culbuter hop dans le trou, puis la dalle, le mortier, la stèle, au nom de Dieu et du fils, etc. Et je prends mon destin en main. Oui, la violence s'impose dans des situations de borderline, quand il n'y a pas d'autres issues. Les ouvriers séquestrent leur patron, la bonne assassine sa maîtresse, (cf. l'affaire des sœurs Papin dont s'est inspiré Jean Genet pour sa pièce de théâtre « Les bonnes »), les esclaves massacrent leurs maîtres (cf. entre autres la célèbre révolte d'esclaves menée par Nat Turner en 1831), et bien sûr toutes les insurrections anti-coloniales avec leurs lots de morts.
La révolution, ça n'est pas une danse du ventre. C'est pourquoi, je sors de mes gonds quand Macron et consorts poussent des cris d'orfraie parce que quelques Gilets jaunes ont brisé une « pauvre » vitrine aux Champs-Elysées et volé trois « pauvres » paires de Nike. Merde, pourquoi je parle encore de ce suffisant de Président. Faut que je m'aère. Tiens, parlons justement de la danse du ventre, quoique Macron en soit bien entouré : Casta, Blabla, etc... Ça tombe bien, car il y a quelques jours je suis allé dans un boui-boui du coin où il y avait un spectacle d'été. Il y a comme ça des lieux insolites au fin fond de la France. Devinez : le spectacle était une démo de danses du ventre. Quand j'ai vu la danseuse, j'ai cru avaler un trombone. Elle était maigre jusqu'à l'insolence, on aurait dit un mannequin de Karl Lagerfeld qui s'est converti à la danse du ventre. Pas le moindre bourrelet de graisse qui fait le charme des danseuses orientales. A-t-elle appris ça dans le manuel « la danse du ventre pour les nuls ? ». C'est pas une danse, c'est une « dinse ».
Il y a comme ça des aberrations dans l'interculturel. Comme ce couscous qu'on prépare en cinq minutes : un verre d'eau chaude salée versée sur un verre de semoule, laisser reposer cinq minutes, remuez et bon appétit. C'est un couscous ça, bordel ? Ma mère se serait éclaté la rate en voyant ça. Est-ce que les Marseillais préparent leur bouillabaisse en cinq minutes, je vous le demande ? Ne me parlez pas du couscous Garbit. Je vous haïrais.
C'est à se mettre aux psychotropes.

À+
A. Wamara, 9 août 2019