Touche pas à ma fugue !

par Achour Wamara



Chacun-E a ses trucs, ses tics, ses tocs, ses passions, ses collections, etc.
J'ai connu un Charles-Edouard qui collectionnait dans une boîte en fer blanc les rognures d'ongles de sa dulcinée, il les datait, et ce à l'insu de cette dernière. Ces manies remplissent d'humanité celles et ceux qui en sont "piqués". Elles ne riment pas avec Descartes où tout est calcul jusqu'à l'invention de Dieu. La pulsion qui les anime les rendent humains, trop humains. Moi, c'est la figue. Sèche ou fraîche. Qu'importe. Quoique la fraîche soit plus aguicheuse quand elle s'enrobe d'une peau violine, mais la sèche ne le cède en rien à son aînée la fraîche, c'est elle la reine de la période hivernale, c'est avec elle que le nécessiteux pourvoit à sa nutrition en temps de disette. Et j'interdis qu'on la mange n'importe comment, comme un cochon poilu. Une figue ça se mange d'une traite, tenue entre le pouce et l'index par son pédoncule que je conseille d'enfourner aussi en même temps. On se l'ingurgite sans demi-mesure, sans mi-figue mi-raisin (passez-moi cette expression clafoutis). J'admettrais, à la rigueur, qu'on puisse lui rendre hommage en deux bouchées, mais pas plus, la tolérance a des limites. Et on ne l'avale pas en deux trois partez, il n'y a que les boas qui administrent ce supplice aux souris des fourrés. La dodue figue, on la garde prisonnière du palais, on la berce avec la langue qui l'enroule avec volupté, qui baratte sa pulpe moelleuse comme on le fait avec la crème de lait pour obtenir le beurre premier. C'est cette mise en bouche avec application et respect qui décide quand il faut la confier au gosier. Là, une fois qu'elle a rendu tout son suc et sa fragrance, on ferme les yeux, on entend alors une fugue de Bach, "ma-selvegh" de Menguellet, et d'instinct on s'incline devant la sève qui a nourri ce prodigieux fruit.
"Oh ! Stop-là !, je vous entends m'apostropher, et sa confiture, qu'en fais-tu?" Niet et double niet ! Va pour la liqueur de figue qui garde un peu de son âme qu'on bénit en la buvant, mais la confiture, jamais, au grand jamais, sauf si, là je fais une entorse à mes principes ataviques, elle doit impérativement accompagner un foie gras du Périgord, c'est une des choses que je sacrifie aux bourgeois sans toutefois m'habiller de leur éthique maniérée. Je reste, je veux rester, dans le camp des déboutés de l'héritage, étant sûr du reste que dans l'Egypte ancienne on engraissait déjà de figues l'oie.
Et puis, la figue, ma figue, ma fière figue, elle ne parle pas aux nantis des salons, elle ne renie pas la greffe du paysan, c'est une révolutionnaire, une grande amoureuse. D'ailleurs, on lui a consacré une belle chanson, "Le temps des figues", jumelle de celle dédiée à sa cousine la cerise :

"Quand nous chanterons le temps des figues
L'hirondelle aura déjà plié bagage
La nichée tardive de la grive sera collée au tronc d'arbre
Le chardonneret non rancunier gazouillera toujours dans sa foutue cage.

J'aimerai toujours le temps des figues
Et le souvenir du panier en osier
Rempli à ras-bord de ce fruit exquis
Porté sur la tête par une jeune passante
Qui m'a invité de son oeil khôlé
Comme le ferait n'importe quelle parente

J'aimerai toujours le temps des figues
...."
Bon appétit les figuophiles !


Achour Wamara,
août 2018.