Élucubrations aoûtiennes : XV.

par Achour Wamara



Aujourd'hui Marie a décollé.
Pas ma cousine. Marie la Sainte Vierge.
Partie en fusée.
Sans moteur ni carburant.
Impressionnant. Dieu et leur fils l'ont aidée par la force de l'esprit. On dit bien qu'on peut par la seule force de l'esprit déplacer les montagnes. Mais aussi faire changer les sentiments ou les idées de quelqu'un. C'est ce que j'ai essayé une fois avec un copain algérien dont les idées étaient aux antipodes des miennes. Il faut au moins dix minutes de concentration sur la nuque du sujet qui ne doit pas beaucoup bouger. Ce qui n'était pas gagné avec mon Algérien. J'ai dû attendre qu'il s'attable devant un plat de loubia. Là, je sais qu'il va s'en taper 3 ou 4 assiettes avec en sus 5 baguettes au moins. J'ai donc fixé sa nuque comme il se doit le temps qu'il avale toute la boulangerie. Échec total. Dès qu'il a fini de manger, on a recommencé à nous crêper le chignon sur le Hirak et son issue. J'en ai conclu par le théorème Un=Tous que ça ne marche pas sur les Algériens.
Une autre fois, c'était plus excitant car je voulais changer les sentiments d'une femme indifférente à mon égard, je voulais la rendre folle de moi. J'y ai mis les bouchées doubles, j'ai mobilisé tous mes neurones, même ceux qui ne sont jamais sortis de leur sieste, et il y en a beaucoup. Cette fois, la dame à conquérir était assise sur un tabouret dans une bibliothèque, un lieu idéal par son silence pour exercer ce genre d'envoûtement. Elle lisait "la civilisation du poisson rouge" de Patino, je crois, je ne m'en souviens plus tellement j'étais concentré sur sa nuque d'ivoire. Rien que sur sa nuque, Ouallah. Inutile d'ailleurs d'essayer sur une femme voilée, il faut que la nuque s'offre entièrement au regard pour être pénétrée profondément par l'esprit. Cela faisait plus d'une 1/2 heure que mon esprit farfouillait dans sa nuque quand d'un coup elle se lève, range son livre et s'en va sans daigner m'accorder ne serait-ce qu'un regard.
Ce deuxième échec me fait douter de l'esprit qui a vaincu la pesanteur avec Marie.
C'est pourquoi j'ai profité de ce jour de célébration de la Madone pour coincer un prêtre devant le bénitier à la fin de la messe de 11 heures. Je lui ai posé la question sur ce décollage mystérieux. Il m'a dit tranquillement, comme s'il me donnait une recette de tchektchouka, qu'il n'en sait rien, que ce que nous a transmis Dieu dans les livres c'est comme une machine de haute technologie. On s'en sert beaucoup mais on ne connaît pas le mécanisme secret qui les fait marcher. Tiens, me dit-il en souriant avec malice, c'est comme toi, tu utilises ton portable sans savoir ce qui est dans ses circuits, tu l'utilises pour dire des balivernes sur Facebook, d'autres y répandent des horreurs, mais ça n'est pas la technologie qui les bave, elle est ce qu'elle est, la technologie. Donc, conclue-t-il, pour revenir à ta question, seul le Seigneur peut te répondre, c'est lui qui dirige la fabrique. Et ça n'est pas la peine de t'adresser à lui en ce moment, il est au bord du burn-out, ses lignes sont plus saturées que celles d'Orange. Il reçoit trop de réclamations, qui pour le matériel obsolète, qui pour l'usage abusif du matériel, et j'en passe. Et comme tu le sais, il n'y a pas mal de dysfonctionnements actuellement.
Je lui dis : "chaque année il y a un nouveau Smartphone, pourquoi le Seigneur ne sort-il pas son Opium4 pour calmer ses clients mécontents ?".
L'ecclésiaste me regarde longuement derrière son binocle en hochant la tête, sans dire un mot.
Je crois qu'il a très bien compris que je suis shooté grave.
J'ai besoin d'atterrir.