La Colline emmurée.

par A. Wamara


S'il est toujours urgent et primordial de soutenir dans leur ensemble les détenus d'opinion en dénonçant l'arbitraire de leur incarcération, il est aussi bon d'en nommer certains, ceux qu'on connaît de près ou de loin, afin de les soustraire au simple comptage qui, hélas, se gonfle jour après jour, leur donner corps et noms, familles et enfants. C'est la raison pour laquelle je veux parler de "mes" trois prisonniers aujourd'hui, nés dans le même terroir que moi, ayant joué dans les mêmes ruelles que moi, partageant la même langue maternelle que moi. J'ai nommé Mohamed Mouloudj (journaliste), Arezki Oulhadj (producteur/acteur), Kamira Naït Sid (militante des Droits de l'Homme). Ils sont incarcérés parce qu'ils ont simplement fait usage de leur... liberté pour ne pas qu'elle s'use dans le silence. Ce qui provoque une poussée d'urticaire au sein du régime algérien. Chacun de "mes" trois prisonniers évoque pour moi un souvenir particulier.
De Mohamed je retiens le souvenir de son grand-père à l'humour piquant légendaire qu'on n'hésiterait pas à inscrire dans l'Aristophanie. La plume acérée de Mohamed, loin des billevesées rampantes du quotidien El-Moudjahid, a, à n'en pas douter, hérité de sa causticité.
Kamira, pour avoir été prénommée comme notre commune tante, première poétesse du village, elle fut prédestinée à défendre avec rage l'honneur de nos ancêtres.
Le vestibule donnant sur le portail de la maison d'Arezki nous a tant protégés de la chaleur estivale de l'ubac qu'il m'est difficile de penser au village sans le doux souvenir de la famille Oulhadj à laquelle on aimerait appartenir.
Ces trois prisonniers réhaussent de fierté nos collines que le régime ambitionnerait d'emmurer (le peut-il ?), collines qui ont protégé ma vallée du temps où le geôlier et le bourreau n'étaient pas des frères d'arme. Le sang du matin séchait sur les seuils jusqu'au soir en attendant le prochain matin. Les mères acceptaient d'être veuves parce qu'elles savaient pourquoi.
Aujourd'hui, soit 60 ans après, les mères des détenus d'opinion cherchent vainement la défense d'une nation qui donnerait raison à l'incarcération de leurs enfants.
Y a-t-il l'ombre d'un espoir ? Oui. Car si aujourd'hui est moins libérateur qu'hier, demain le sera plus qu'aujourd'hui.


A. Wamara
30/7/22