J'ai mangé ma voisine

par Achour Wamara



Pas un soir de raté pour l'hommage rituel du 20h à la dévotion de nos soignants. C'est ainsi que j'ai noué une relation de circonstance avec ma voisine. Balcon contre balcon, avec la distance-barrière requise, nous parlons à bâtons rompus de tout et de rien. D'habitude, on se facture nos bonjours dans la promiscuité de l'ascenseur, mais la guerre, le mot est adopté quoique le blabla se soit substitué aux armes nécessaires, favorise autant les plus basses lâchetés que le curage du fond d'humanité qui reste en nous. C'est donc à la faveur de cette ambiance compassionnelle, sous le vacarme des sirènes d'ambulances, que j'ai osé un soir m'enquérir de la santé de Mme Sapin, c'est son nom. Je lui ai demandé de but en blanc :
- Dites, Mme Sapin, je vous ai entendu tousser plusieurs fois la nuit dernière, j'espère que vous ne l'avez pas attrapé.
- Mais non ! J'ai juste un petit rhume, sans doute un rhume des foins. Par contre, vous, vous devriez consulter, je vous trouve un peu pâlot et vous maigrissez à vue d'oeil.
- Je suis un peu comme une marmotte en cours d'hibernation, j'ai perdu toutes mes graisses. Soignez quand même votre rhume, on ne sait jamais, vous êtes une personne à risque.

Elle toussa deux fois avant de me répondre.
- Croyez-vous ?! A vous voir dans cet état, je ne veux pas être méchante mais c'est un comble que la brebis disséquée se gausse de la brebis égorgée.

Sur ce, chacun a regagné son terrier sur un fondu d'applaudissements.
Ce soir, en ce 12ème jour de confinement, j'ai encore rejoint mon balcon comme un soldat de relève sa guérite. J'ai applaudi tout de même. Sans Mme Sapin : Samu, Réanimation. Inhumation sans condoléances.
La journée a été pénible.
J'ai perdu mon odorat.

A. Wamara,
27 mars 2020