Épinards "fâchés"

par Achour Wamara



C'est quoi cette distance d'un mètre ? Est-ce qu'avec 99 cm on est cuits? Doit-on avoir un mètre d'arpenteur avec soi pour mesurer la distance qui nous sépare d'une personne que nous croisons dans la rue ? J'ai à mon corps défendant décidé de mettre fin à mes sorties comme on dit mettre fin à ses jours. Confinement total. Je vis de mes maigres provisions qui fondent comme neige au soleil. Je dois tenir aussi longtemps que possible. Je gère du mieux que je peux. Question de protéines, je suis passé des animales aux végétales. Je végète, quoi ! Tout le pain surgelé est déjà passé dans les tartines beurrées avec le dos de la cuillère. Je compte les grains de couscous. Le chocolat noir, ma cocaïne, je coupe chacun de ses carrés en quatre parts, chaque part accompagne un de mes cafés quotidiens. Une dosette me sert pour quatre cafés, c'est raisonnable, ça fait jus de chaussette, j'en conviens, mais ça a l'avantage de garder le souvenir de la caféine. A chacun sa madeleine.
Ce qui est dur à avaler, si je puis dire, c'est mon manque de produits frais. Qu'es-tu belle laitue batavia devenue ? J'ai drastiquement résolu le problème de salades, je me suis rabattu sur mes plantes d'intérieur. J'ai eu un pincement au coeur quand j'ai coupé les feuilles en baïonnettes de mon yucca que j'ai élevé comme un enfant, et pas d'Archange Gabriel à l'horizon pour me proposer une scarole à la place. Je les ai coupées en tout petits morceaux et saisies dans un fait-tout. Elles ont le goût des épinards « fâchés ». Ça se mange avec un arrachement de rictus, mais ça n'est pas le moment de faire la fine bouche.
Quant au vin rouge, ah ! le vin rouge (bio !) , pour mon malheur j'ai toujours appliqué la devise « quand le vin est tiré il faut le boire ». Toutes mes réserves ont été sifflées les premiers jours de confinement. Angoisse oblige. Disette ! Adieu Bacchus ! Fort heureusement j'ai gardé quelques bouchons, j'en ai trouvé un qui porte encore l'humidité vineuse. Dès que je sens venir un delirium tremens je me l'enfonce dans la narine, et quel shoot ! J'alterne avec l'autre narine que je soupçonne jalouse. Vous vous moqueriez de moi si vous me voyiez, là, maintenant, en train d'écrire ce texte le joint nasal dûment en place.
Riez, chers ami-Es, c'est tout le mal que je vous souhaite en ces temps de privations tous azimuts.
No pasará Covid-19 !

A. Wamara,
27 mars 2020