Pérégrinations estivales I :
Ceci n'est pas une prière...

par Achour Wamara



Le cimetière, à la condition qu'il soit petit, est le lieu que je visite en premier en arrivant dans une bourgade inconnue, comme si je devais d'abord m'enquérir du traitement réservé aux morts avant de m'adresser aux autochtones.
Des cimetières en France j’en trouve un peu de tout à mon goût, des cimetières concurrents de Père-Lachaise côté marbre, ce qui me contrarie, aux véritables bijoux dans l'agencement des tombes qui permet la déambulation contemplative, la lecture des touchantes et naïves épitaphes, la révérence devant la modestie des Croix funéraires.
J’aime les fleurs séchées sur les tombes, le crissement des gravillons sous les pas discrets des visiteurs, les stèles serties de noms accrocheurs.
Les croix funéraires qui ornent les stèles manquent souvent d'émotion. Rien dans l'expression du visage du Christ n'esquisse cette moue arrachée au « pardonnez-leur ». Sans doute parce que ces crucifix sont pour la plupart usinés dans le même moule. Ils sont rares ces crucifix qui rappellent l'affliction dernière du Christ, on ne les trouve que dans des brocantes ou les vide-greniers. Je m'en suis procuré un en fer forgé qui est particulièrement émouvant, avec le visage du Christ qui transpire Dieu son Père : les yeux pesamment fermés avec des paupières larges et lisses, gonflées, un nez pincé par une inspiration bloquée, la lèvre inférieure légèrement avancée sans être boudeuse, juste un imperceptible rictus qui signe le rachat des péchés d'Adam et de ses descendants. La tête est si fragilement penchée sur la droite que les épines de la Sainte Couronne invitent à la caresse. Surtout pas de larmes ! Les Dieux ne pleurent pas. Et puis ses pieds ! Ah ces pieds ! posés côte à côte, terminant deux longues jambes parallèles collées l'une contre l'autre, pliées et légèrement déviées par une rotation vers la gauche, une rotule recouvrant tendrement sa jumelle, toutes deux éprouvées par les multiples chutes sur le Chemin de Croix, sur les pentes de Golgotha. On est saisi par le sourire inattendu du Christ, à ce moment crucial où il expire pour tous les mortels.
Avec de la glu, j'ai collé sur le dos de ce crucifix un aimant et l'ai plaqué contre la porte de mon frigo.
En fin de journée, à la lumière filtrée de la dentelle qui orne la fenêtre de ma cuisine, ce crucifix jette une ombre discrète sur la poignée usée du frigo.
C'est ainsi que je réclame au Pater noster ma bière quotidienne à chaque fois que j'ouvre le frigo.
... Et ça me ressuscite illico !

Achour Wamara, juillet 2017.