Le bonheur, c'est combien ?

par A. Wamara


Il y avait, hier, dans une grande surface, un arrivage de bonheurs. Manque de pot, je suis arrivé en retard, tout est parti en moins d'une heure. Je n'ai trouvé que les emballages, des cartons éventrés devant l'entrée. C'est écrit dessus "bonheur à petit prix". J'ai voulu me renseigner sur la date du prochain arrivage, mais personne n'a pu, ou pas voulu, me répondre clairement. Je soupçonne le personnel de garder le secret pour monnayer cette info en catimini. Ça ne m'étonnerait pas qu'on découvre qu'ils achètent tous les pots à l'arrivage (les bonheurs sont conservés dans des pots) pour les revendre au prix fort en contrebande. D'ailleurs, nous n'avions vu dehors aucun client avec un bonheur dans un chariot. Ou alors les acheteurs veinards craignaient peut-être qu'on se rue sur leur chariot pour les en déposséder, et ils se sont tirés vite fait comme des voleurs. Nous étions nombreux devant le magasin à exprimer notre déception d'avoir loupé une telle aubaine. Un vigile est venu nous voir pour nous dire de nous disperser, on gênait le passage des clients. Devant notre refus d'obtempérer (il n'est pas armé), il a lâché l'info que dans trois jours il y aura un arrivage d'optimisme, ça sera dans des barquettes, et il y en aura pour tout le monde. Nous, on veut du bonheur, on n'en a que foutre de l'optimisme dans des cageots, si ça se trouve il a de la salmonelle. Et puis, il n'est pas à l'abri d'une pénurie, ce qui peut vous coûter la vie, car "ne se suicident que les optimistes, les êtres qui ne peuvent plus l'être" (Cioran). J'ai pas envie de me trucider si un jour l'optimisme venait à manquer.
Le bruit courrait qu'un magasin concurrent en vend aussi du bonheur, et soldé par-dessus le marché. Fausse joie, c'était de la contrefaçon. Mais c'était tentant. Un pot, un seul pot j'en ai pris, pour essayer. Il fermait mal. J'ai trempé mon index dedans, je l'ai léché, ça a un goût de cervelle de kakapo, et plein d'additifs de surcroît, tous les E y sont réunis.
Je pense que la filière Bio devrait investir dans ce créneau pour nous rassurer de la bonne qualité du bonheur. Qui voudra donner à ses enfants du bonheur pesticidé ? Comme le marché du bonheur risque de se développer d'une manière exponentielle, il faudra surveiller les charlatans qui tenteront de nous vendre un bonheur frelaté. Il ne manquerait plus que ça, de tuer de bonheur nos enfants.
Tout bien considéré, et pour toutes ces raisons, je renonce à ce bonheur-là. Il peut attendre avec son associé, l'optimisme béat.
Je ne consomme que du pessimisme que je cultive moi-même.


A. Wamara
19/09/22