Le silence des ânons...

par A. Wamara


Je ne sais pas ce qui m'arrive. Mon oreille gauche en fait des siennes pour blanchir mes nuits. Elle n'entend que les sons terrifiants, tels que le cliquetis des menottes, le bruit de bottes, l'ordre sec d'obtempérer, les gémissements solitaires de détenus, et d'autres sons encore qui font le quotidien de toute tyrannie.
À l'inverse, sa jumelle, l'oreille droite, n'entend que les sons agréables qui évoquent la fête et la joie : chant mélodieux du chardonneret, entrechoquement suave de lèvres amoureuses, chuchotement d'un ruisseau au frottement de ses galets, glouglou du suçon d'un nourrisson à son premier téton...
Pour comprendre cette discrimination auditive, j'ai dû procéder à une sorte d'anthropologie de mes oreilles, et j'ai découvert qu'elles fonctionnent comme des vases communicants, sans doute à cause de leur gémellité. Ainsi, quand l'oreille de droite redouble l'intensité de ses sons et s'y joignent ceux des rosaces d'un grand feu d'artifice, les sons de l'oreille gauche s'atténuent en conséquence, proportionnellement, jusqu'à soulager mes tympans.
Consulté, mon ORL en a déduit qu'il fallait "lobotomiser" l'oreille gauche pour mettre fin à ses acouphènes dérangeants, et du coup laisser libre cours aux sons de l'oreille droite qui m'apportent paix et sérénité de l'âme.
Malheur à moi, car depuis cette opération censée m'épargner des soucis, l'oreille droite, par un phénomène inexpliqué, a hérité tous les sons de l'oreille gauche assourdie dont je voulais me débarrasser. Les sons de ma berceuse de droite sont maintenant fâcheusement brouillés et ont perdu leur capacité de réconfort. Les chants gais deviennent des thrènes, les youyous donnent des migraines, le rythme des castagnettes rappellent le claquement des serrures de bagne, les gazouillements des enfants d'embastillés se transforment en pleurs pour manque de caresses paternes ...
Moralité : deux oreilles valent mieux qu'une pour distinguer tous les bruits du monde... et mon délire.


A. Wamara
28/7/22