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Hors islam, point de salut ?

Article paru dans le Quotidien Libération, 10 novembre 2014


De la secte des Hachachine à Oussama Ben Laden, en passant par Hassan El Banna et autres Qotb, l'ennemi intérieur (le mauvais musulman), qu'il s'appelle intellectuel, démocrate ou monarque éclairé, a toujours été mis à l'index pour trahison de l'islam non conforme à la lettre. L'ennemi extérieur, en l'occurrence l'Occident, est, lui, considéré comme l'inspirateur de cet ennemi intérieur et son pourvoyeur d'idées perverses, quand il n'est pas son bras armé.
Plus insidieuse, la nouvelle race de discoureurs sur l’islam qui, rompus à la communication, occupent les devants de la scène : policés, médiatisés à souhait, toujours le sourire aux lèvres pour masquer le cordon ombilical qui les relie à l'islamisme radical. Ils partagent ensemble la promesse d'un avenir radieux pour l'islam (sa mondialisation) et cette croyance jamais ébranlée que seul l'islam est à même de répondre aux malheurs du monde.

Sauver l'islam ou en sortir ?

Cet ennemi intérieur à l’écoute de la modernité – et qui se demande comment peut-on être aujourd’hui Musulman ? – est pris entre deux feux : d'une part, répondre, à mots croisés, à une partie de l'Occident revanchard qui ne retient de l'islam que sa version rigoriste, intégriste, belliqueuse, et auquel l'islamisme radical et meurtrier ne manque pas de donner du grain à moudre, et d'autre part, engager face à ce même islamisme une lutte d'interprétation de l'islam à dessein de présenter de celui-ci un autre visage, plus humain et tolérant. Porter, en quelque sorte, assistance à religion en danger. Il demeure que se complaire dans cette posture de toujours devoir répondre de l’islam par l'islam, s’avère être un piège dont d’aucuns ne semblent tenter d’en sortir. C’est pourquoi, le discours public comme le discours privé se saturent d’islam et clôt tout autre discours sur la société. Pis : tout discours sur la société se doit d’être soumis à l’examen de l’expertise islamique qui lui délivre son certificat de conformité religieuse. C’est ainsi qu’on s’ingénie à tamiser le Coran pour en extraire des sources argumentatives contre le " mauvais" islam qui ne serait que la " fourrure mise à l’envers" du " bon" islam, quand on n’en appelle pas aux sourates " démocrates".
Séparer le grain de l’ivraie (le bon du mauvais islam) ne change aucunement l’image de l’islam, ni du côté des islamistes engoncés dans leur certitude, ni du côté de l’Occident qui aime à se repaître de l’os islamique pour aiguiser ses lois " démocratiques" aux fatwas "liberticides". Non, l'islam n'est à confronter ni à la lettre du verset, ni à sa mauvaise interprétation, mais aux pratiques politiques qui s'en prévalent. Vu sous l'angle de la civilisation, l’islam a connu des périodes fastes et créatrices de paix et de culture. Mais cela dépendait plus du mode d'exercice des monarques en place (1), tantôt contestés, tantôt légitimés. Dans cet ordre d'idées, la tolérance comme l'intolérance de l'islam d'aujourd'hui est à imputer au mode d'exercice des monarques et autres dictateurs et prêcheurs. En cela, il n'y a ni d'islam tolérant ni d'islam intolérant. C'est le rapport du pouvoir à la pratique de l'islam qui détermine le jugement.
Quant à l'acception religieuse de l'islam, qu'elle soit accaparée par ceux qui s'arrogent la lieutenance de Dieu sur la terre, ou utilisée obliquement par d'autres stratèges intégristes, seul un discours sécularisant peut permettre d'échapper à ses rets lexicaux. Si les islamistes intégristes forcent le trait jusqu'à donner des leçons à Dieu en lui peignant la barbe et en lui tenant le doigt inquisiteur, doit-on, pour autant, leur disputer Allah en le baguant et en le rasant pour le rendre plus présentable ?
Il y a lieu de désenclaver l’islam de la fermeture exégétique, non pour en donner une autre exégèse, aussi moderne soit-elle, mais pour le soumettre à tous les procès d’analyse que nous offre la science moderne, seule condition de révéler la richesse du signe islamique dans toutes ses dimensions (historique, sociale, culturelle) sans sacrifier à l’éloge béat d’un islam ineffable regardé avec les yeux de Chimène.
Opposer, par ailleurs, aux représentations négatives de l'Islam en Occident d'autres représentations positives, c'est, à n'en pas douter, participer à un commerce de mérites et démérites dont le bénéfice revient quasiment toujours aux plus calomniateurs. Aussi, argumenter contre le discours islamophobe à partir d'une lecture particulière et moderne du Coran  (une exégèse de plus), revient à donner crédit aux présupposés de ce discours dont les conditions de production plongent leurs racines dans l'orientalisme des deux siècles derniers (pour n'en rester qu'à ceux-là) où les représentations de l'islam péjoré avaient tout le temps de se sédimenter, d'autant qu'on sait que l'"idée que se fait l'Occident de l'islam le met trop rarement en situation de dialogue"(2).

La chance du Maghreb

De vrai, les convulsions violentes auxquelles on assiste ne sont que les douleurs d'un enfantement d'une société neuve, d'un autre type, dont la fécondation devient l'objet d'un enjeu entre "ceux qui veulent reproduire le passé (conservatisme), ceux qui veulent y retourner (l'intégrisme), ceux qui veulent le liquider (le modernisme) et ceux qui entreprendront d'inventer un rapport à lui (les modernes)" (3). Dans le cas du Maghreb, c’est, entre autres, le processus de sécularisation mal-mené qui a fait émerger l’islamisme radical réfractaire à tout écart de la tradition islamique.
Le Maghreb serait bien inspiré d’inventer un rapport singulier à l’islam qui lui épargnerait les ronflements des mosquées du Caire et l’en arracherait définitivement. D'ailleurs, nous, Maghrébins qui cherchons compulsivement nos origines dans le désert d'Arabie, "sommes perçus par les gens du Machreq comme essentiellement ambigus, trop proches de la frontière chrétienne, en tout cas appartenant au territoire de la limite, de la frontière"(4), prêts à tourner le dos à l’Orient pour un Occident plus avenant. Et l’âme de la Oumma gémit déjà de sa blessure !
Le Maghreb, cet Occident intérieur de l’Orient, quel que soit son attachement idéologique et/ou sentimental à cet Orient, il demeure pour ce dernier l'éternel province de service, comme au temps des grands Khalifats. C'est un fait : le Maghreb est en reste dans le face à face caractérisé par la répulsion/fascination qui met aux prises l'Orient et l'Occident. Pour l'Occident, la France en l'espèce, le Maghreb est cette région grise du passé plein de contritions et de passions toujours présentes; pour l'Orient, il prend l'image falote d'un enfant immature attiré par les Sirènes du Nord, et qu'il faut vaille que vaille ramener dans son giron. Enserré donc entre ces deux (in)fidélités, objet de regards croisés de l'Orient et de l'Occident, ne sachant à quel sein se vouer, le Maghreb, pour s'attirer les bonnes grâces de l'Orient, n'aura de cesse de lui démontrer son adhésion au prix de mille reniements, comme il se plaît, au détour d'un affront souvent imaginaire, de cracher à la face de la France son lourd fardeau colonial.
Ce strabisme maghrébin qui, d'un oeil khôlé cherche l’impossible communauté de destin avec l’Orient en le regardant avec empathie, et d'un autre agacé scrute le Nord non sans convoitise, ne fait qu'illustrer l'incapacité du Maghreb à affronter son miroir. Et c'est peu dire que le Maghreb doute et ne se (re)connaît pas : ni dans sa profonde identité, ni dans ses langues diverses, ni dans sa réelle capacité à la sécularisation.


Notes :

1. Sous le califat d'AlMutawakil (847861) les Mu'tazilites (rationalistes musulmans) furent sévèrement persécutés, pour ne citer que ceux-là.
2. Berque Jacques, L'islam au temps du monde, Sindbad, 1984, p.227
3. Benslama Fethi, Une fiction troublante, de l’origine en partage, éditions de l’Aube, p. 26.
4. Mernissi Fatima, Le Harem politique – le prophète et les femmes, Albin Michel, 1987, p.22
Achour Ouamara

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