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Islam, mon humour


par Achour Wamara
Septembre 2018
Laissez l'islam tranquille ! Voilà un appel d'indignation que beaucoup de Musulmans envoient au monde, parfois à juste titre, mais très souvent pour nous contraindre à passer sous silence certaines pratiques qui ignorent la miséricorde et le respect des libertés individuelles. L'humour sur la religion musulmane en est une.
Pourquoi, dira-t-on, s'entêter tant à tourner en dérision l'islam et ses pratiques ? Allah et son Prophète ? Quel sens donner à ce besoin irrépressible de désacraliser l'islam par l'humour ? C'est une question qui dépasse le simple fait d'interroger le rire. Elle est d'ordre socio-politique. L'humour sacrilège est à même de mesurer le degré de sclérose d'une société quant à sa croyance, selon la réception de cet humour : intégré, toléré, ou interdit. L'islam ferait-il exception en cette matière ?
Les sociétés musulmanes contemporaines sont à cet égard un bon terrain d'études. Les prédicateurs et conférenciers musulmans des temps modernes ne parlent de l'islam que d'une façon apologétique en faisant fi des découvertes en islamologie liée à l'historisation de l'avènement de l'islam et du texte coranique. La critique philosophique et socio-historique de l'islam peine, c'est peu dire, à émerger dans le monde musulman(1). Nous en connaissons intuitivement les causes qui sont de nature politico-religieuse. Ne pourrait-on pas y accéder par le truchement de l'humour qui serait une bonne voie pour amorcer de biais une telle critique, sans s'y substituer ? Flageller l'islam un brin mi-plaisantin-mi-sérieux ? Pratiquer une brèche dans la lecture littérale du Coran, un trou dans le continent des tabous qui gangrènent la pratique religieuse ? Nous le pensons. Interdire le rire condamne aux larmes.
Une précision : l'humour est une des dimensions importantes de la culture musulmane. Caustique et quasi cathartique quand il s'agit de fustiger, en privé ou en public, les tares de la société, la gabegie des régimes en place, l'hypocrisie des religieux, imams, marabouts et consorts, mais force est de constater que quand il ose porter la dérision sur les trois emblèmes que sont Allah, le Prophète et le Coran, il est très vite taxé de blasphématoire et d'islamophobe. Cela ne signifie pas que cet humour sacrilège n'ait jamais existé dans la culture musulmane. Bien au contraire. À l'aube de l'islam, au temps où Mahomet butait devant le scepticisme des Mecquois rétifs à son monothéisme qui venait miner leurs commerces florissant autour des trois déesses de la Mecque, beaucoup s'en donnaient à cœur joie dans le détournement des versets, dans la raillerie du Prophète et de sa jeune épouse Aïcha(2), au premier rang desquels les poètes rompus à la satire, dont la Mecquoise Hind bint Utba(3), tant et si bien qu'Allah se crut obligé de faire descendre une sourate pour moquer et menacer les moqueurs(4).
Aïcha, elle même, ne manqua pas d'aplomb ni d'ironie pour taquiner pince-sans-rire son époux en lui disant qu'Allah se mettait à quatre pattes pour satisfaire ses désirs(5). On s'étonne d'ailleurs qu'il n'y ait pas d'encyclopédie de l'humour blasphématoire dans l'islam au regard des riches productions dans ce domaine depuis la Révélation jusqu'à la fin de l'âge d'or musulman.
Mais l'islam de ces derniers temps a plus renoué avec le sérieux morbide des Hachachine qu'avec le subtil humour sacrilège de la poétesse médinoise Asma bint Marwan(6) ou des briseurs de tabous qu'étaient les poètes hédonistes, tel l'incontournable Abou Nouass(7).
Les caricatures de Mahomet et les drames qui s'en sont ensuivi en 2015 ont suscité des débats sur la liberté d'expression et le blasphème en Occident sans que, par effraction, donner lieu dans le monde musulman à une réflexion sur l'humour ayant l'objet la religion et, conséquemment, l'islam. Si dans ce domaine la figure du prophète des Musulmans reste encore malgré tout un sujet abordable en Occident, elle demeure intouchable dans le monde musulman, car la déformer ne serait-ce qu'en l'effleurant dans l'humour relèverait du suicide. C'est un constat : on ne rigole pas avec l'islam.
Selon un Hadith, le prophète montrait rarement ses gencives. À sa décharge Moïse et Jésus n'étaient pas non plus des grands déconneurs. Cela explique sans doute pourquoi les intégristes en veulent au rire par mimétisme avec le Prophète. Fort heureusement que le Prophète Mohammed n'était pas manchot, car beaucoup d'entre eux, notamment les ouailles du Tabligh, se seraient amputés du bras pour montrer leur inébranlable fidélité à ses faits et gestes.
Suspecter l'Occident d'inquisition contre les Musulmans dans sa répétition névrotique à interroger malicieusement l'islam à chaque psalmodie d'un Allahou akbar n'est pas en soi blâmable, il l'est en revanche quand cela devient un réflexe en lieu et place d'une pensée autocritique qui devrait commencer précisément par l'humour visant l'islam dans son ensemble, Allah et son prophète compris. Si le Musulman ne s'adonne pas à cet humour, il s'en trouvera toujours quelqu'un d'autre pour s'en occuper. Et on serait de mauvaise foi de lui faire le procès de blasphème. Il faut lire dans ces dérisions plus de connivence que d'adversité. Un des numéros de Charlie-hebdo (2006) pourtant conspué par les Musulmans est à cet égard significatif de cette empathie pour Mahomet. Il représente en couverture le Prophète se cachant les yeux derrière ses mains avec le titre « Mahomet débordé par les intégristes » et en sous-titre « c'est dur d'être aimé par des cons ». On a vite conclu que Charlie-Hebdo traitait les Musulmans de cons, là où il fallait lire la dénonciation de la trahison de l'esprit du Prophète par les intégristes. Autrement dit, ce titre disculpe le Prophète des violences perpétrées en son nom.
D'aucuns croyants éprouvent du ressentiment à la lecture de ces publications humoristiques qui n'épargnent pas l'islam. Et il n'est pas illégitime pour un croyant de trouver cet humour déplacé, grotesque, obscène, humiliant, méprisant, stigmatisant, voire dégradant. Certains Chrétiens souffrent de la même blessure devant les images non flatteuses du Christ. Ils s'en détournent et passent leur chemin. C'est le prix à payer pour ne pas vivre sous un ordre religieux qui impose au quotidien une ambiance de deuil.
Excepté l'islamophobe déclaré qui s'enchante de ce que l'islam soit devenu ces temps-ci un terrain boueux où il aime patauger, on aurait tort d'accuser d'islamophobie les internautes d'origine musulmane qui sévissent sur les réseaux sociaux et égratignent ça et là l'islam par la dérision. Loin d'être de simples facéties d'internautes, ces dérisions lancées hors-sol du monde musulman participent de ce mouvement qui, si l'on peut dire, met chaque jour, avec joyeuseté, du vin dans l'eau de l'islam. Ce sont des fissures qui déstabilisent quelque peu la rigueur du religieux : petits coups de pioche dans l'austérité de mode que veulent instaurer les Musulmans radicaux. Le Musulman modéré serait bien inspiré d'accepter la violence des signes de cet humour, de lui accorder une place de choix dans sa cité en se débarrassant de ses susceptibilités, de faire l'effort d'en jouir sinon de le laisser s’exprimer librement, de le brandir dans le meilleur cas comme un marqueur identitaire distinctif, à rebours et à l’encontre des symboles détournés des radicalismes stériles de l'islam.
Il impute aux croyants musulmans eux-mêmes de faire usage de l'humour sacrilège, car il décrasse du moisi le dogme réfractaire à l'émotion profane, il se désolidarise des pratiques empesées de l'islam qui associent la tristesse à l'observance. Ainsi, il desserrerait autant que faire se peu l'étau religieux en se débarrassant de sa mue étouffante pour s'émanciper de la pesanteur ultra-rigoriste des intégristes qui prônent la soumission de l'enclos. On ne rit pas au minbar comme on rit au bar, certes, mais l'on peut s'y égayer à l'issue d'un prêche. La psalmodie jubilatoire n'interdit pas sa parodie hilarante. Le rire généreux du mécréant nourrira le rire trop codé du croyant.
Peut-on, sans provoquer des cris d'orfraie de vierge effarouchée, plaisanter sur Aïcha et Fatima, épouse favorite et mère sainte des Chiites ? Sur la Kaâba ? Sur telle ou telle sourate, satanique ou pas ? Se plier de rire en sciant à l'humour les cinq piliers de l'islam, est-ce s'en prendre à la dignité de ses croyants qui vacilleraient donc dans leurs convictions à la moindre entaille dans le dogme, fût-elle satirique ? Le rire déstabiliserait-il tant la sourate dictée par Allah lui-même ? N'est-ce pas que ce serait un aveu de faiblesse spirituelle que de s'offusquer d'une telle insignifiance devant l' « insondable grandeur de Dieu », et partant, commettre paradoxalement un blasphème à son tour ?
Voilà pourquoi, il faut laisser à l'humoriste ce qui appartient à l'humoriste, et laisser à Dieu s'occuper lui-même de ses règlements et châtiments. Peut-être, au demeurant, qu'à l'écoute des ces satires, Allah, si tant est qu'il existe (!), s'esclaffe à secouer les minarets, à l'instar des Dieux grecs rigolards qui ne manquaient pas une occasion de s'éclater la rate, et ne répugnaient pas à descendre de leur Olympe pour forniquer avec les mortels.
Qu'on se garde d'interpréter ce qui vient d'être dit comme une participation au dénigrement de l'islam. Nullement. C'est une incitation à l'enjouement par la satire qui dériderait le Musulman compassé. Ces propos ne se soucient pas du reste des islamistes ivres d'Allah, ceux-là ont reporté toute festivité aux agapes alléchantes du paradis en (s')interdisant jusqu'à la musique profane. Ces modestes conseils s'adressent au Musulman lambda tenté de tracer un périmètre de lignes rouges autour de l'islam au-delà desquelles toute dérision est considérée comme une attaque offensive contre sa foi, une mise à l'épreuve de sa croyance, prenant de ce fait la position de victimaire l'incitant à se perdre dans les diatribes et les accusations contre les mécréants, ce que les tenants du choc des civilisations accueillent comme une preuve à leur théorie.
Je gage que l'humour sacrilège sera un des piliers de l'avènement de la laïcité bien comprise dans le monde musulman. C’est un baromètre qui mesure la maturité d'une société quant à sa capacité de s'organiser hors le salut religieux qui, comme Godot, n'en finit pas d'arriver.

A. WAMARA
Septembre 2018
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1. On réunit dans ce terme les pays où la croyance en l'islam est majoritaire et dominante, qu'elle soit inscrite ou non dans la constitution.
2. Notamment sur son supposé adultère, qui fit, dirait-on aujourd'hui, les titres moqueurs de tous les tabloïdes médinois. Une vingtaine de versets de la sourate XXIV, intitulée A-Nour, La lumière, sont consacrés à innocenter Aïcha de cette accusation d'adultère, et à promettre « un châtiment douloureux » aux calomniateurs « qui aiment que la turpitude se répande parmi les croyants » (verset 19).
3. Un Hadith dit que « remplir son ventre de pus est meilleur que de le remplir de poésies ». La sourate XXVI (« Les poètes », versets 224, 225, 226) exhorte le croyant à se méfier des poètes : « Quant aux poètes : ils sont suivis par ceux qui s'égarent / Ne les vois-tu pas ? Ils divaguent dans chaque vallée ; / Ils disent ce qu'ils ne font pas » (Traduction D. Masson).
4. « On s'est moqué de messagers avant toi, mais les rieurs ont été assaillis de toutes parts par cela même dont ils se moquaient » (Sourate 6, Verset 10, Les troupeaux, Traduction de D. Masson). Et dans la sourate IX, L'immunité (versets 65 et 66) : « Dis : /'vous moquez-vous de Dieu, / de ses Signes et de son Prophète ? / Ne vous excusez pas : / vous êtes devenus incrédules après avoir été croyants'./ Si nous pardonnons à une partie des vôtres, / nous châtierons certains d'entre eux / parce qu'ils ont été coupables »
5. « Il me semble que ton Seigneur, lui dit-elle, se hâte de satisfaire tes désirs » (propos rapporté dans un hadith). Cette remarque fait suite à une sourate qui accorda au prophète toute latitude quant à la gestion de son lit conjugal formé de plusieurs épouses : « Tu fais attendre qui tu veux d'entre elles et tu héberges chez toi qui tu veux. Puis il ne t'est fait aucun grief si tu invites chez toi l'une de celles que tu avais écartées. » (Sourate 33 Al Ahzab, verset 51).
6. Quoique controversé, on attribue au prophète l'ordre d'exécuter cette poétesse qui excellait dans la dérision de l'islam naissant.
7. Plusieurs siècles plus tard, ce vers sacrilège parmi tant d'autres d'Abou Nouass : كسّر الجرّة عمدا / وسقى الأرض شرابا / قلت والأسلام ديني / ياليتني كنت ترابا « Il brisa la jarre volontairement / Le vin arrosa le sol / J'ai dit : l'islam est ma religion / Ah si seulement je pouvais être poussière ! » (traduction libre).
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