La trahison d'Abraham


Les égorgements des humains par Daech (étrangers, chrétiens, musulmans « traitres ») relève d'une confusion entre le réel et le symbolique. Quand Abraham, dans sa foi inébranlable et par obéissance à l'ordre de Yahvé, entreprit de sacrifier son fils Isaac (ici on est dans le réel), l'entremise de Gabriel qui lui proposa en lieu et place un bélier (passage ici au symbolique) marque une rupture entre le respect stricto sensu de la lettre et l'esprit qui inspire la lettre. Dans cette scène originaire du sacrifice, le symbolique a triomphé sur la violence en se substituant au réel.
L'immolation (sacrifice) des bêtes, boucs émissaires, est attestée dans les sociétés les plus primitives. Elle procède précisément de la substitution du réel par le symbolique, et elle scelle en même temps dans la communauté un pacte de non violence. Sigmund Freud a magistralement illustré cela dans Totem et Tabou : la horde sauvage de la fratrie s'est rebellée contre le père tyrannique qui s'arrogeait l'exclusivité des rapports sexuels avec toutes les femmes et leur interdisait ceux d'avec la mère qu'ils convoitaient, mais ils fondèrent par cet acte le tabou de l'inceste qui leur a épargné une guerre fratricide. Le rituel de l'immolation des bêtes dans des circonstances de fêtes religieuses réactive à chaque fois l'acte d'alliance contre la violence qu'est le meurtre du Père. Le sacrifice du bélier d'Abraham en est aussi la symbolique.
Aujourd'hui, Daech a remplacé la bête par l'homme, annulant de fait cette dimension symbolique et toute idée de représentation. La destruction des oeuvres d'Art à Mossoul participe de cette négation de la représentation, sel de toute culture contre la Mort.
Il est piteux de lire dans les réseaux sociaux, non la condamnation de ces égorgements, mais toute une litanie sur leur hallalité. Il ne manquerait plus à ces illuminés qu'à donner à Daech des conseils sur la façon licite d'égorger les humains.
Les musulmans qui rentrent dans ce jeu trahissent le message abrahamique, donc une des sources d'inspiration de l'islam célébrée chaque année par le sacrifice du mouton de l'Aïd.
Ni le discours arrogant et hypocrite de l'Occident conquérant sur le Droits de l'Homme qu'il piétine au grand jour en commerçant avec les tyrans arabo-musulmans, ni même les victimes innocentes de ses bombardements aveugles qui ont cours aujourd'hui même en Irak et ailleurs, rien de ces méfaits condamnables, ne peuvent racheter le musulman qui emprunte le chemin de Daech qui mène vers l'enfer où le symbolique est tout bonnement banni, autrement dit où le règne de la folie accède au pouvoir et remplace l'effort spirituel qu'enseigne l'ijtihad par le nihilisme insensé du djihad.


Achour Ouamara

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