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La Seine sans le Christ

17 octobre 1961 : témoignage


par Achour Ouamara



Il y a dix-huit, avant que Dda Kaci eût tiré sa révérence, à un semestre de la retraite, j'eus le privilège de m'entretenir avec lui sur la mémorable manifestation parisienne déclenchée par le FLN pour protester contre le couvre-feu interdisant aux Algériens de sortir le soir de 20h30 à 5h30 du matin. C'était un mardi, le 17 octobre 1961. Il y avait perdu un œil. Il ne s'étouffait pas de gloire. Pourtant, il avait de quoi pour revendiquer une médaille. Je lui demandai de me raconter comment il a perdu son œil.

"Ah ça, me dit-il en ajustant sa casquette, on en a reçu, le 17, matraques en bois, en caoutchouc, des barres de fer, des mousquetons, des nerfs de bœufs, des crosses, tout ce qui tombait entre les mains des policiers qui étaient très excités. Un coup de crosse sur l'arcade sourcilière. Mon œil jaillit de son orbite et se répandit comme une encre de seiche sur le trottoir, à l'entrée du cinéma Rex, boulevard Bonne-Nouvelle, y avait des gens qui faisaient la queue pour voir un film, tu sais de qui, tu ne vas pas me croire, c'est « les quatre cents coups » de François Truffaut, même le mektoub s'était mis de la partie. Y avait quelqu'un qui gueulait parce que la manif le gênait, il n'arrivait pas à rejoindre l'entrée du cinéma. À un moment, je croyais que les gens étaient venus pour voir les coups qui pleuvaient sur nous, c'étaient nous le film. Il pleuvait aussi des cordes. C'était la douche. Pour nous c'était une manif, comme toutes les manifs, pour crier comme on nous a dit de crier, sans provoc. J'étais dans un cortège gueulard. On criait comme des ânes : « À bas le couvre-feu ! Négociez avec le GPRA ! Vive le FLN ! Indépendance de l'Algérie ! Libérez Ben Bella ! ». C'est là que j'ai reçu le premier coup. Sur le crâne. Avec une matraque. Deux doigts cassés car je voulais me protéger avec mes mains. J'ai dit au harki qui m'a donné le premier coup « pourquoi mon frère ? », et là il m'a donné plusieurs coups de pied dans les parties, les côtes, au bas ventre. Puis un coup de crosse m'a crevé l’œil droit. J'avais des douleurs partout, je ne savais pas où mettre mes mains pour me soulager, la tête, les partie, mon œil, mes côtes. Ah ! si tu voyais le nombre de véhicules de police ? On aurait dit une opération militaire, des fourgons, des cars de police, des paniers à salades, des voitures avec et sans gyrophares, de motards. Le préfet Maurice Papon a mis le paquet, il s'y connaît. Sur moi, ils étaient à deux, le harki et un policier tout excité, un enragé, mais le harki l'était encore plus, hors de ses gonds, il n'arrêtait pas de cogner. Il y mettait beaucoup de zèle. Il m'a cassé trois côtes. J'en pouvais plus, je m'étais allongé sur le trottoir. C'est là que j'ai entendu le harki dire à son collègue policier « On en fait quoi Jean-Luc ? ». « Dans la charrette », a répondu ce Jean-Luc. Alors que j'étais étendu par terre à plat ventre, le policier me retourna pour substituer en douce mon portefeuille, dedans une liasse de billets que je venais de toucher comme 2ème acompte. J'allais protester quand je reçus un coup terrible sur la tête, puis c'est le noir total. »

On sait maintenant que Dda Kaci fut ensuite jeté dans un fourgon chargé à ras bord de blessés hagards vers le parc des Expositions de la porte de Versailles qui servit de camp d'internement pour ces manifestants encagés là comme des rats, où pansés à peine, certains avec des attelles de fortune, ils ruminaient au milieu des latrines quelque revanche en buvant des cafés qu'on leur servait souillés par l'urine des cuisiniers qui voulaient participer au bizutage.
Le palais des Sports attenant au parc des Expositions fut vite vidé des centaines de prisonniers algériens arrêtés depuis le 17 pour accueillir le chanteur américain Ray Charles qui s'y produisit le soir du 20 octobre. La salle de spectacle était pleine à craquer. Quand Ray Charles entama sa chanson "Tell Me How Do You Feel », les Algériens entassés à côté au parc des Expositions répondirent par l'hymne national algérien « Kassaman ». Le télescopage de ces deux chants leur fit un drôle d'effet, ils s'en amusèrent et cela les soulagea un instant, selon Dda Kaci.
Le sort de Aïssa, un ami qu'il rencontra lors de cette manif, fut tout autre. À l'inverse de Dda Kaci, Aïssa s'enorgueillissait de son passé. Son histoire du 17 octouber, il l'a racontée maintes fois, avec des variantes, qu'il aurait échappé à la pendaison dans le Bois de Vincennes, torturé dans les enceintes mêmes de la Préfecture de Police, jeté dans la Seine, sauvé de la noyade. À l'en croire, il aurait marché sur l'eau du canal Saint-Martin. Aïssa fut séparé de Dda Kaci au Boulevard Bonne-Nouvelle, il fut embarqué manu militari dans une 403 de couleur blanche puis jeté la nuit dans le canal Saint-Martin, c'est vérifié. Il avait les pieds et les mains liées dans le dos avec un câble de frein. Aïssa est bon montagnard mais pas nageur pour un sou. Le bougre se démena tant bien que mal en tortue de mer, donnant des coups d'épaules à droite et à gauche, et il réussit dans son affolement, par miracle, à se défaire des liens de ses mains au prix de quelques tasses d'eau. C'est ce qu'il dit. Puis, par des mouvements d'ondulations de sirène, il tenta en vain de se mouvoir, prêt à couler comme une barque trouée. Engourdi, il allait ainsi s'abandonner à l'évanouissement quand l'aperçut une vieille dame qui promenait au bord du canal son chien, un schnauzer nain. Elle cria de sa petite voix à peine audible « un noyé ! Un noyé ! Là-bas ! », et son schnauzer, croyant que sa maîtresse était en danger, se mit à aboyer à s'étouffer. Des riverains entendirent le clebs et vinrent secourir Aïssa. Il avait une blessure au crâne qui donnait à ses cheveux la couleur de henné. Il eut juste le temps de dire au chien « merci ya Kelb » avant de s'évanouir. Enfin, c'est ce qu'il dit. À sa sortie de l'hôpital Boucicaut du 15ème, il avait un bandage sur la tête, ce qui n'a pas échappé à la police. Il fut vite arrêté en se rendant chez lui et renvoyé parmi d'autres algériens dans un camp d'internement en Algérie. Il y resta jusqu'à l'indépendance. Après son mariage dans son fantomatique village Beni Ilmane, il revint seul en France et reprit son travail de plâtrier. Il est mort d'un cancer, sans doute l'amiante, à l'Hôpital de La Pitié Salpêtrière. Sans laisser de progéniture.

La guerre d'Algérie finie, Dda Kaci continuera son train-train quotidien métro-boulot-dodo, manœuvre dans les chantiers, puis OS chez Renaud. Et c'est peu dire que Dda Kaci a longtemps fait le portefaix sans que son portefeuille en eût ressenti quelques bienfaits. Il n'a rien su mettre de côté, à part sa chéchia fripée. Mais il est de ces hommes qui ne contemplent pas leur malheur, juste un peu de dégoûtage, le mot préféré de Dda-Kaci. Cette génération vivait de biais. Toute sa fierté, Dda Kaci la tirait de son index droit qu'il perdit au chantier, si bien qu'il témoignait d'Allah, la chahada, avec son majeur rongé par un panaris. Il s'en rencontre des immigrés qui, las de vivre dans les fers, recourent à l'amputation pour une maigre pension.

Dda Kaci nous quitta à 62 ans. Sans préavis. L'espérance de vie des immigrés est peu enviable. La génération d'immigrés de l'après-indépendance vivait à peine soixante ans, ils mourraient plus vite que leurs camarades d'usine français.

Le rapatriement de sa dépouille mortelle fut un parcours de combattant. Il a fallu débourser pour lui constituer un dossier post mortem. L'administration est aussi tatillonne pour les cartes de séjour que pour les cartes d'embarcation des défunts. Le Consulat algérien en avait rajouté une couche de paperasse. La toilette mortuaire, le cercueil à l'ouverture fragile, les frais de transport aérien, et toutes les dépenses annexes nous ont coûté bonbon, c'était trop cher payé pour le menu corps de Dda Kaci, à peine 60 kilos et demi.

J'étais de cortège funèbre jusqu'au hangar de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaule où étaient entreposés d'autres cercueils en partance vers Alger. Les agents des Pompes Funèbres se tenaient discrètement à l'écart des familles endeuillées, silencieux, juste le mot qu'il fallait, ils sont habitués à ce genre d’exercice. Ils s'occupèrent de tout, de la levée du corps jusqu'à l'aéroport. Voilà un noble métier, difficile mais noble et généreux métier.
Le cercueil plombé de Dda Kaci était reconnaissable d'entre mille. De qualité grossière, malgré son prix exorbitant, petit, d'un faux bois d'acajou avec hublot et une plaque en laiton portant son nom et prénom. Le cercueil était recouvert sur toute sa largeur du drapeau algérien mal repassé. Un papier l'accompagnait avec un tampon en bonne et due forme qui garantissait sa conformité à la législation en matière de cercueil (Article R. 22-13-27 du Code général des collectivités territoriales).
Un scellé en relief au bas du cercueil attestait de l'identité du défunt et de la régularité de l'ensemble des documents fournis pour la circonstance.

Un ballet de chariots assurait discrètement le transfert des cercueils vers la soute de l'avion.
C'est une coutume, chaque avion a son quota de cercueils. Gare à la méprise, car bières et valises s'entremêlent dans la soute de l'avion, et parfois s'y égarent, au point que, suite à l'inversion des colis mal numérotés, un cousin de Taghzout a réceptionné le cercueil de Mehmet le Turc en guise de la dépouille de son fils Mahmoud.

- Il y a de tout a gma (frère), me dit un voyageur en signe de condoléances, échafaudage mal ficelé, machine affolée, 22 long rifle. Mektoub, mektoub, a gma

Hélas, la dépouille de Dda Kaci nous revint à Paris avec la mention "n'habite pas à l'adresse indiquée". Le dossier de rapatriment n'était pas complet. Les douaniers de l'aéroport Houari Boumédienne sont rapides du tampon.
Nous résolûmes d'enterrer Dda Kaci en Seine-Saint-Denis. Mais il n'y avait plus de place au carré de cimetière des Musulmans. Saturé. La municipalité s'opposait à l'agrandissement du cimetière musulman qui, selon le premier édile, grignoterait d'une dizaine de mètres sur le cimetière juif qui lui est attenant.
L'imam du quartier rechigna à assurer le rite musulman pour Dda Kaci. Il refusa de prononcer les prières et bénédictions qui eussent sauvé Dda Kaci du brasier de l'Enfer. C'est, dit-il sous sa barbe, Haram de prier pour un amoureux du verre. De vrai, Dda Kaci s'en envoyait sans compter du Bordeau. Sans la crainte du blasphème, j'eusse suggéré à la famille du défunt d'acquérir une tombe dans le cimetière chrétien et de mander un prêtre pour l'extrême onction. Ou un rabbin, après tout Dda Kaci est aussi le fils d'Abraham. Pourquoi pas l'incinération, ou la conservation du corps dans l'alcool pour lequel Dda Kaci avait un goût immodéré.
Il fallait enterrer au plus vite, car au-delà de trois jours hors de la terre qui l'appelle, le défunt musulman change d'avis. Dda Kaci aurait volontiers livrer concurrence au Christ.

Un dessous de table convainquit l'imam qu'il ne sied guère au croyant d'humilier les défunts. Un autre à l'édile qui trouva par miracle une concession funéraire pour Dda Kaci..
Pour ne pas céder trop facilement, l'imam émit une réserve sur l'orientation de la tombe :
- C'est par là la Mecque, vous avez creusé de biais à au moins cinq centimètres de sa direction. Rectifiez, c'est obligigatoire !

On a re-creusé sous l'oeil accusateur du jeune imam tout fier de son autorité.

En hommage à Dda Kaci, au retour du cimetière, nous nous sommes rendus au Bar, "Le Kafir" pour taquiner la bouteille.
Je ne sais strictement rien de ce qui adviendra du corps de Dda kaci : proie des fourmis ? des flammes ? des houris ?
Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu son oeil perdu au Boulevard Bonne-Nouvelle : lapé par un chien errant ? tombé dans un caniveau ? écrasé menu comme un mégot sous la godasse d'un policier furieux ?
Ce que je sais, en revanche, c'est que l'Algérie d'aujourd'hui est aveugle de cet oeil ... qui l'accuse.

Achour Ouamara
17 octobre 2017


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