Mère-grand, que vous avez de grandes plaies !

par A. Wamara


Ah je m’en veux d’avoir shunté un anniversaire. Je dois refouler grave. Même Freud aurait eu du mal à dépiauter mon inconscient de cet événement. C’est en déambulant hier dans les rues bariolées pour les fêtes de Noël, fête des enfants, que tout d’un coup ça a tambouriné dans ma cabeza. Qui dit enfance dit grand-mère. Et le souvenir de la mienne s’est imposé à moi avec fulgurance. Ses cadeaux étaient des petites pièces de monnaie qu’elle me glissait dans la paume de la main qu’elle refermait en la tapotant pour me dire que c’est un secret entre nous. Et c’était pris de son nécessaire, car on était au plus fort de la guerre d’Algérie, et la misère était noire-noire. Elle avait un tatouage, un signe berbère dessiné au creux de son cou dans lequel je logeais au chaud ma joue gâtée de bisous. Havre de paix en temps de guerre.
Je ne peux m’empêcher de penser à elle quand je vois à la TV des retransmissions d'actualités parisiennes de l’époque, où les stars se produisaient beaucoup dans les cabarets, le music-hall battait son plein, ça remuait de la fesse au Moulin Rouge, et Pigalle bavait de plaisir. J’essaie à chaque fois d’imaginer en parallèle de ces festoiements nos petites vies de l’autre côté de la Méditerranée. Que s'est-il passé dimanche 12 octobre 1958 à Paris ? Quelle comédie musicale jouait-on aux Folies-Bergères ? Ce que je sais, c'est que ce jour-là mère-grand mourut brûlée vive lors du bombardement au napalm de notre village par l’aviation française. L’Apocalypse. Femmes et enfants calcinés. En l’espace de quelques minutes, le corps de mère-grand s’est rétréci sous les flammes, devenu tout noir, elle ressemblait à une sculpture de Giacometti, ces sculptures longilignes qui donnent l’impression de prendre l’élan pour tromper leur immobilité.
Pendant très longtemps j’ai haï la France, la France guerrière bien sûr, jusqu’au jour où j’ai décidé d’en finir, salutairement, avec ses cendres qui se sont répandues sur ma tête, un poison que je ne voulais pas garder ad aeternum. Je me suis donc secoué comme j'ai pu pour m’en débarrasser, je nettoie, j’époussette, je lave, selon l’humeur du jour. Je m’y emploie régulièrement. Oh il en reste toujours, comme une fiente de poule sur un tapis d'alpha, ça colle et ça résiste, ça me grattouille encore, mais je ne désespère pas de renaître de ces cendres une fois disparues. Pour m’y aider, je me suis offert en cadeau une petite sculpture de Giacometti, une copie. Je l’ai installée sur le buffet de l’entrée. Je l’asticote à souhait, je la caresse, je m’amuse à placer sur sa petite main une pièce jaune d’un centime, et elle tient en équilibre. Je lui parle aussi. Ce matin, au réveil, je lui ai dit « 3alxir a jida (bonjour Mamy). Vous ne me croirez pas, elle a bougé, tremblé c’est le mot juste. Non, ça n’est pas sous l’effet d’un courant d’air ou de ma propre respiration, non, pas l'ombre d'un souffle qui ait pu être à l'origine de ce phénomène, et pourtant elle a esquissé un petit mouvement perceptible à l’oeil nu. Oui, c’est ça, je suis taré, dites-vous. Peut-être. Comme tous les enfants de la guerre.
Ne me plaignez surtout pas. Mère-grand est une héroïne. Pour son sacrifice, les Algériens lui savent gré de leur permettre de ne pas mourir aujourd’hui sous le napalm.
Seulement à petit feu.
Et... geôliment !


A. Wamara
20/12/22