Faut-il dissocier le créateur de son œuvre ?

par Achour Wamara



Voilà une question qui appelle des réponses on ne peut plus polémiques. Nous sommes habitués aux biographies de créateurs brillantissimes avec une part d'ombre qui entache leurs œuvres et laisse perplexes leurs admirateurs.
Cette question pose d'emblée un face à face entre une oeuvre admirable et un homme infréquentable, un avers et un envers d'une même pièce, d'un même corps avec une partie haute, noble, où siège le coeur, et une partie basse réservée aux excrétions. Que faire ? Préserver tel quel le corps en faisant fi du remugle qui fuse du bas ? Ou décider que le haut du corps est corrompu par le bas, qu'il n'y a rien à grattouiller du côté haut, que c'est tout bon pour la déchetterie ?
Il reste aussi la solution radicale qui est celle de couper le corps au niveau de la ceinture, et ne garder que le haut. Mais à trop vouloir coûte que coûte se débarrasser du bas, on se retrouverait au final avec un cul-de-jatte sur les bras. Ça ne marcherait donc pas avec une telle solution. Cela reviendrait à faire disparaître un embarras pour faire apparaître un estropiat …
Alors, quelle position prendre ? Les absoluteurs vous diraient : L'oeuvre est au-dessus de toute morale, elle absout l'homme pécheur. No body is perfect. Leurs contradicteurs leur rétorqueraient que les manquements de l'homme salissent son oeuvre, l'ivraie pollue le grain, il faut jeter le bébé avec l'eau du bain. On pourrait, contre ces deux positions tranchées, opter pour le mi-figue mi-raisin, juger sur pièce de la gravité du manquement qui peut aller du simple caractère asocial, invivable créateur, jusqu'à ses actes odieux que réprouverait la simple morale. La liste des nuances est longue. Chacun jugerait dès lors selon sa morale, petite ou grande.
Prenons l'exemple d'un manquement, très fréquent, celui qui relève de la contradiction entre ce que prêche une oeuvre et la pratique que son créateur en tire dans sa vie personnelle et sociale. Que faire quand un abîme sépare le prêche et sa fidèle observation dans la vie courante ? Le créateur peut se disculper en nous disant : "inspirez-vous de mes créations, pas de mes trahisons". Il supposerait donc qu'il n'a pas à rendre des comptes sur ses manquements au regard de son oeuvre qu'il considérerait autonome, pas un serment de probité qu'il doit respecter en toute circonstance. (Mettez cela dans le panier des discussions.)
En attendant, retournons la question de départ. Plutôt que de la poser au sujet du créateur, ne devrait-on pas nous interroger sur le pourquoi de cette question ? Pourquoi nous taraude-t-elle tant ? Il semble qu'on accorde, à tort, au créateur une sorte d'infaillibilité prophétique. Le créateur crée du sens, une valeur ajoutée à la bonne vie, et tout brouillage de ce sens par ses incartades, reniements ou trahisons, déstabilise et fait chanceler l'admirateur/croyant qui ne sait plus où donner de la tête au milieu du pugilat entre son coeur qui aime et sa raison qui déteste. D'où le dépit amoureux qui peut se transformer en détestation.
Peut-être faudra-t-il à l'admirateur qu'il se divise à son tour en deux pour pouvoir à la fois louer la création d'un homme et exécrer ce dernier. Il semble que c'est la solution préférée de bon nombre de gens. La détestation de l'homme autoriserait ainsi l'amour de l'oeuvre, et l’amour de l’oeuvre déculpabiliserait l’admirateur de sa détestation de l’homme. Est-ce une forme de sagesse ? (À mettre aussi dans le panier des discussions.)
Il est un cas où c'est l'oeuvre qui est exécrable alors que son créateur est infaillible : Dieu et sa créature ratée. (À ne pas mettre dans le panier des discussions, ça ne doit souffrir d'aucune contestation.)



A. Wamara
5 janvier 2023