Langue rebelle

" D'incolores idées vertes dorment furieusement ".
Servez à l'ordinateur une règle grammaticale, et il vous ficelle sans saliver des paquets de phrases de même structure. De là à en faire une machine à fabriquer du sens, il y a un pas à ne pas franchir.
C'est un fait, l'ordinateur s'anthropomorphise de plus en plus : il parle, il écoute, il raisonne tant bien que mal, il voit (caméras on line sur Internet), et, en expert, avec un tantinet d'intelligence, il vous diagnostique aussi bien les maux du coeur que ceux des pierres lunaires.
Il manquait à son actif la compréhension de la langue de Voltaire, sauf que les multiples ruses et usages de celle-ci échappent, et c'est heureux, à l'automatisation tous azimuts en vogue.
Ainsi de la compréhension automatique : entre traduire " Le mammouth écrase la puce " et " La Marquise sortit à cinq heures " (devine-t-il que c'est l'heure du thé ?) ou un illuminé vers rimbaldien, il y a un dédale de tournures phrastiques et un univers sémantique insondable, qui déroutent la machine à lui donner des migraines quand elle ne donne pas sa langue au chat.
De l'assonance, de l'allitération, de la sympathie des mots à rou(cou)ler côte à côte, l'ordinateur n'en a cure.
C'est précisément le rebut du phrasé, l'ambiguïté faite langue, le chant de la versification, qui résistent aux servitudes algorithmiques.
Oui, la langue revancharde est rétive à la mécanisation. Vertu contre virtuel.
La lampe continuera d'éclairer le front plissé du poète aux prises avec le cisèlement du vers.
Il sait, lui, que nulle machine n'éprouvera cette émotion à déclamer sous l'intuition enfiévrée : Ah ! qu'il est beau ce mot !
A pluce !

Achour Ouamara