Livrogne

par Achour Wamara



Taré. Vous pouvez le dire, je le suis. Je me demande parfois si je ne relève pas de la pure psychiatrie. J'ai des comportements que je ne m'explique pas. et je n'arrive pas à m'en défaire, comme retarder la lecture d'un livre dont j'attends obscurément qu'il va peut-être, pour ma vie, changer de braquet comme on le dit dans le cyclisme avant de négocier un col hors catégorie.
Avant de commencer à lire un livre, je le tripote, le tourne et retourne, lis sa quatrième de couverture, fais défiler avec mon pouce ses feuilles comme pour un jeu de cartes, l'ouvre à une page au hasard pour m'informer sur le grain du papier, la police de caractères, la densité textuelle, pour aussitôt le refermer et le déposer sur la table. Je peux ainsi attendre un ou plusieurs jours avant d'entamer sa lecture.
Pendant l'attente, je me plais à espérer y trouver un passage, ou ne serait-ce qu'une de ces phrases qui secouent et obligent le lecteur à suspendre un moment la lecture et regarder dans le vague comme pour un bonbon qu'on laisse se fondre dans la bouche. Roland Barthes a décrit dans "plaisir du texte" cette suspension momentanée de la lecture au détour d'une phrase qui nécessite plus de temps de mastication.
Ce report du plaisir, je l'ai constaté chez des piranhas que j'ai élevés dans un aquarium. Quand je leur donne un morceau de poisson surgelé, ils s'alignent tous comme des soldats et le tiennent en respect, et ça peut durer des heures. Et quand ils se décident à l'attaquer, c'est fulgurant. Malheureuserment, seuls les forts et les dominants arrivent à manger ce bout de poisson, les autres tout chétifs n'y arrivent pas, ils se meurent petit à petit. J'ai donc dû mettre les chétifs dans un autre aquarium, mais le système de domination et de chérifat réapparaît aussi chez les chétifs. Dépité, je me suis séparé de mes deux aquariums. J'exècre la domination, sous toutes ses formes, à fortiori chez l'homme, la pire des bêtises qu'il ait inventées.
Les fumeurs connaissent cette attente grisante quand ils mangent et qu'ils ont dans la tête l'idée fixe et indéboulonnable qu'ils vont se "taper" une cigarette à la fin du repas. Qu'ils mangent du caviar ou du jambon 1er prix, l'envie de cette cigarette les accompagne tout le long du repas. Non qu'ils n'apprécient pas leur repas, bien au contraire, ils en usent comme d'un coïtus interruptus.
Et puis vient le moment tant attendu : se faire goulûment la chose. Dans le cas du livre, le taré ne le mange ni ne le fume. Il le dévore. Mon cas mérite plus d'attention. Au terme de ma lecture, le livre ne s'en sort pas indemne, loin s'en faut. il est écorné, avec des gribouillis de partout, en haut, en bas, sur les marges, des traces de doigts et de gras, crottes de mouche, et d'autres maltraitances, tant et si bien que le livre est dépouillé de toute sa valeur marchande. Tant mieux.
Certains lecteurs aiment garder leurs livres aussi propres qu'un sou neuf. C'est le cas de mon ami Charles-Edouard dont la bibliothèque ressemble à un rayon de librairie.
Les livres que j'ai "pratiqués" ont cependant cet avantage de raconter à leur façon l'histoire de leur lecture grâce à toute ces taches indélébiles. Ainsi, il m'arrive, à la vue d'une griffe de sauce tomate sur une page, de reconstituer un moment de lecture en me remémorant l'iskender kepap mangé chez Seçkin, mon ami Turc, dans son resto Antakya, Rue Papin, derrière l'Église orthodoxe. Il m'accueillait, toujours jovial, avec un "Nazilsin dostum ?". Il me souvient qu'à la radio turque qu'écoutait Seçkin ce jour-là on annonçait des choses graves qu'il m'a traduites, c'était Erdogàn qui emprisonnait toute la Turquie.
Vous voyez où me mène la sauce tomate sur une page de livre ? Au tyran de la magnifique Istambul.
Bien sûr, tous les livres que j'ai lus n'ont pas cet honneur d'avoir des tronches de manuscrits proustiens trempés dans un ketchup. J'en ai qui trôneraient bien dans la bibliothèque de Charles-Edouard. Pas la moindre crotte de mouche dessus, pas une seule note dans leurs marges. C'est que dans ces cas-là, le nombril de l'auteur est à cent lieues du mien, ou que, à mon goût relatif, son manque de style m'incite plus à vite finir sa lecture qu'à la ralentir. Ces livres, avec tout le respect que je dois à leurs auteurs qui se sont échinés des mois et des années durant à les écrire, finissent chez mon bouquiniste qui m'en soulage comme d'une vessie souffrante.
Pour le livre "maltraité", je ne veux pas le proposer en l'état à quelqu'un, il me le jetterait à la figure, ni qu'il finisse dans une benne de quelque déchetterie, je préfère, par respect pour l'auteur, de l'incinérer et de recueillir ses cendres dans une des pages rescapées de mes tripotages. Je ferme la page sur la cendre, à peine une cuiller à soupe, en formant un noeud, et je range l'urne en papier dans ma bibliothèque, à côté des livres encore présentables. Ce qui m'enchante, c'est que mes traces de gribouillis sont aussi dans les cendres et fusionnent, dans une sorte de communion, avec l'écrit de l'auteur.
L'ami méticuleux dont j'ai parlé il y a un instant, Charles-Edouard, m'a dit un jour, très froissé (!), que c'est un sacrilège que de faire subir un pareil sort macabre à des livres qui doivent être respectés et bien entretenus. Je lui ai répondu que la numérisation des livres est une forme d'incinération, puisqu'elle fera disparaître un jour leurs versions papier, alors, tant qu'à faire, autant les incinérer avec leurs auteurs au soir de leur vie, les pharaons se faisaient bien enterrer avec leurs biens précieux, que je sache. Il m'a rétorqué que les versions numérisées peuvent se lire, contrairement à mes cendres de traces de chique, et que mon procédé fait penser aux détestables autodafés. Nuance !, ai-je protesté, mon livre, moi, je l'ai lu et aimé, et si tu penses que j'ai commis un crime, ça serait un crime passionnel, une euthanasie d'un livre "épuisé" par son lecteur possessif. Il m'a répondu, comme ça, tout de go, que je devrais avoir honte et me couvrir la tête de ces cendres.
Sur ce, on s'est quittés. Définitivement. Comme avec beaucoup d'autres qui m'ont traité de mystique taré, un raté qui idolâtre les livres jusqu'à leur vouer un culte et leur conférer une âme.
Finalement, j'ai décidé de répandre toutes ces cendres au Panthéon que j'ai grossièrement construit dans la cour.
Au bout d'une année, une plante en est sortie, ses feuilles sont parcourues de nervures qui ressemblent à des idéogrammes.
Un botaniste qui l'a examinée m'a assuré que ses feuilles mâchées crues ont la vertu de stopper la dégénérescence mentale.

Un sûr remède pour moi.

A. Wamara
27 août 2019