Il faut défendre Ferhat Mehenni *

par A. Wamara
4 septembre 2021



Préparez vos menottes, si vous n'en possédez pas, les postillons suffiront. Et n'oubliez pas vos provisions de petites haines sans risque, vous en aurez besoin au fil de la lecture, car je vais parler de Ferhat Mehenni, et pas dans les termes dispensés à l'école des salauds.
Je ne fais pas partie du MAK, je le précise non pour faire plaisir à un régime que conchie tout un peuple, excepté les plats-ventristes, ni pour m'aligner sur les lâches qui détournent leurs armes des tyrans pour les pointer sur leurs opposants. Je l'aurais crié urbi et orbi si j'en étais. Et si je n'en suis pas, c'est moins par rejet sectaire de son projet que par souci d'un débat profond sur les tenants et les aboutissants d'un tel projet. Et mon différent fraternel est aux antipodes de celui que les chiens de garde du régime propagent fallacieusement par la bouche même de ses député-e-s paillassons en mal de Maître.
Du reste, mon propos ne concerne pas le MAK, il est d'autres lieux plus propices au débat pour traiter une question aussi épineuse que l'autodétermination d'une région dans un pays qui vit sous des blindés. Je ne le ferai donc pas ici, dans la maison de Zuckerberg, dans le bavardage du réseautage qui veut sauver la nation par l'insulte et l'invective.
Je veux parler de l'homme Ferhat. Sans l'oeuvre. Qu'on n'attende pas de moi un semblant d'objectivité, je récurerai toute ma subjectivité pour en parler, tripes, cœur et intestins dehors.
Deux lits superposés. Ferhat au-dessus. J'avais l'avantage d'occuper le lit du dessous, je pouvais en étirant ma jambe soulever par jeu tout son corps. Jamais la moindre altercation. Il se confondait avec son rire franc et saccadé. Romantique à souhait, c'est par l'amour platonique de la fille du postier du coin qu'il est venu à la chanson avant d'en devenir le maquisard. Et sa musique ne fait pas se tortiller le gras du nombril pour les bedaines pointues du sérail. Nous étions dans un centre où on accueillait au lendemain de l'indépendance les enfants de Martyrs de la guerre, et des martyrs il en a hérité la fibre rebelle. Sans paternels, avec des jeunes mères accrochées à leurs moucherons en veuves éternelles aux pensions de misère, il fallait se donner un coup de pied au cul pour avancer. Loin des enfants poudrés de la Nomenklatura.
Où se trouvait ce centre ? Je vous le donne en mille ! À Larbâa Nath Iraten ! là où Ferhat est censé avoir en Dieu démiurge "téléguidé" le lynchage de l'angélique Djamel, à quelques pas de la cour où on l'écoutait en rang d'oignons gratter ses premières notes à la guitare, un lieu d'enfance et d'apprentissage sali par une accusation que ne renierait pas la pire des pinocheries. Blessure.
Sans doute, son expérience militante et son séjour dans les prisons algériennes l'ont endurci, je n'en sais rien, sans doute s'était-il fait des inimitiés dans ce long parcours semé de déceptions, y compris avec ses compagnons de lutte. De tout cela, je m'en tamponne le coquillard. Je parle ici d'un homme condamné à mort sursitaire.
Voilà l'ami de Mammeri devenu terroriste par décret. À l'abattoir ! Avec si possible l'hymne national pour faire unité sur un cadavre. Place aux amis du GIA** qui crânent dans les couloirs des ministères.
Je vous entends objecter grimaçant, j'entends, j'ai des aides auditives dernier cri. C'est que, voilà, marmonnez-vous entre deux prières, il serait pour le moins un chouia raciste sur les bords et les profondeurs, il ne cesse de proclamer son amazighité sans l'arabité, ah Idir, c'est autre chose, ça n'est pas kif kif Ferhat-Matoub, Matoub l'autre anti-arabe. Kassaman-Trahison. Bang ! Bang ! Adieu. Sans houris le mécréant ! Ah nos aïeux ! Fi de l'arabité exclusive de Monsieur "nous sommes Arabes, Arabes, Arabes", le Ben Bella, le terroriste du temps de la Toussaint.
Il y a aussi, dites-vous témoins à l'appui, et là c'est tiré de la Thora émiratie reconvertie à Yahvé, il y a que Ferhat a ... bê... bêêê, il a serré la pince à un faucon israélien, ça s'appelle du sionisme mon cher. Oui, of course, nous vous le concédons, révérence chapeau au ras du sol, oui, un peu comme l'a fait Arafat à Rabin à Oslo, un autre terroriste du temps de Chatila. Et c'est un intraitable anti-sioniste et athée amoureux du Coran qui vous le dit.
Pas satisfaits de mon argumentaire de traître à la Mecque révolutionnaire ? Alors, livrez-le aux chacals. Exécutez-le, allez-y. Qu'on en finisse. Tahya ldjazaïr des beni-oui-oui youyouteurs !
Mais ces accusations de racisme, juiverie et foutrage de merde dans l'unité nationale qui n'a d'unité que dans les trois constantes moins une, on en a soupé à vomir après l'interdiction du poème mammerique en 1980, et l'historique MCB*** en a reçu plein la tronche. Et ça a donné plus tard un mitraillage des fleurs de tous les printemps. Amnésiques ! Prenez de la mémantine !
Mandat d'arrêt international contre un opposant politique. Un scandale ! Et ça n'émeut pas outre mesure. Win rakoum, anda tellam, où êtes-vous, Algériens qui souteniez à juste titre Charlie Hebdo menacé, qui a pourtant croqué en milliers d'exemplaires le derrière pas excitant du Prophète ? Vous aviez su taire l'offense du blasphème au nom de la liberté d'opinion. Tout est à votre honneur. La suite fut tragique. Vous voilà aujourd'hui à peu près dans le même cas. La menace est plus sérieuse, la quasi mise à mort d'un compatriote, elle ne vient pas d'un groupe d'illuminés, mais d'un État piqué aux fesses, qui s'en fout comme de l'an quarante des jérémiades onusiennes. Il promet de poursuivre Ferhat à la mode Poutine. Jusqu'aux chiottes ! Ça ne rigole pas. Il a le Copyright sur tout, nation et baston. Pas touche citoyen merdeux, étron, vermine qui a l'outrecuidance de penser différent. Bave et boucle-la. Range ton calame dans ton troufignon. Ou c'est trique et mitraille.
Et l'on s'étonne de votre silence assourdissant, aussi rampant que les vociférations de ceux qui hurlent avec les loups. Attendons, c'est plus prudent, que Ferhat ait droit à ses frères Kouachi pour mériter un défilé.
Sans vouloir jouer les Cassandre, il est fort à parier que le régime algérien trouvera d'une façon ou d'une autre un moyen d'éliminer Ferhat. Paris est leur champ de bataille. Mécili ! C'est pourquoi, il faut défendre Ferhat Mehenni. Tout de suite. Avant qu'il ne soit trop tard.
Cordialement.
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* Leader du MAK (Mouvement pour l'Autodétermination de la Kabylie), objet d'un mandat d'arrêt international lancé par le régime algérien.
** GIA : Groupe Islamique Armée dans les années 90.
*** MCB : Mouvement Culturel Berbère