Réagissez !

Je n'ai qu'un butin de guerre, je refuse de le rendre


par Achour Ouamara
Je tire la langue à tous les lécheurs. De la pâte coloniale. Yacine m'a dit être entré dans la gueule du loup. Pourquoi faire ? Il en est qui s'y aventurent pour lui arracher les dents, d'autres pour les lui brosser. Certains, mes préférés, coupent une partie de la langue qu'ils cultivent en captive dans leur jardin. La greffe prend et se reprend en plus rêche sous la torture de son voleur, elle se pare de nervures alambiquées et se donne une couleur insoutenable. La souche s'hybride. Elle n'appartient à personne. Elle n'est pas une langue de l'autre puisque personne ne la possède quand bien-même pourrait-elle vous posséder. Dès lors, ne disons pas sa langue mais ça langue. Le ça psy, quoi ! Et la langue maternelle ne fait pas exception. Je n'ai de ce fait rien à rendre de ce butin à personne, ni à rendre des comptes à qui que ce soit pour son utilisation abusive ou poétique, politique ou littéraire, heureuse ou malheureuse, soft ou hard. Moi aussi je peux citer mon philosophe, tiens, Jacques, l'Algérien, le natif d'El-Biar, Derrida en personne. Il dit ceci : « le maître ne possède pas en propre, naturellement, ce qu'il appelle pourtant sa langue ; parce que, quoiqu'il veuille ou fasse, il ne peut entretenir avec elle des rapports de propriété ou d'identité naturels, nationaux, congénitaux, ontologiques ». Donc point de maître en cette matière, hormis pour ceux qui jouent la mouche du coche. Ceux-là, pour engranger des prérogatives, ils s'inventeraient des antécédences à concurrencer Dieu et le Big-bang.
J'arrive, patience, à la colonie. Quoiqu'on écrive dans ça langue, il se trouverait toujours un lutin pour y trouver un aphte à montrer aux voyeurs en quête de tunique de Nessus coloniale pourtant décousue depuis la deuxième mort des martyrs.
Dites-moi, s'il vous plaît, comment prendre une posture littérairement subversive en ces temps de soupçons des écrivains ? On dit que pour acquérir une notoriété métropolitaine l'on se doit de vendre son âme en écrivant sans tancer l'Oedipe colonial dont je croyais nous être depuis des lustres débarrassé. Moi, je veux parler de mes colons contemporains à la bedaine pointue, de l'islamisme qui bastonne mes couilles, mais dès que j'en esquisse une tentative, on me soupçonne de récupération par les ex. Comment me faire reconnaître en taisant Camus et Orwell ?
Ça y est, j'arrête, je ne parlerai plus de l'islamisme, je refuserai tous les adoubements parisiens, toutes les invitations des consécrateurs et distributeurs de prix et de médailles. Je resterai dans mon pays pour parler des miens, aux miens, entre soi. J'irai à Tindouf, non, plus au sud, à Tombouctou, je débattrai avec les scorpions à qui on ne la fait pas, comme ça, plus personne ne me traitera de délateur de « nos » valeurs, on m'offrira une couronne d'écrivain du bocal.
Je n'ai qu'un butin de guerre, je refuse de le rendre.

juin 2017

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