Immigration, mon humour...

Ecarts d'identité n°97, automne 2001.

Qu'il soit laudatif ou péjoratif, le discours ayant pour objet l'immigré s'emploie à présenter celui-ci sous les traits de la résignation, toutes joies éteintes, ridé par ses problèmes et dénué d'armes autres que ses larmes pour dire sa condition. C'est même sous ces traits que le discours immigrophile, combien serait-il sincère, trouve parfois argument pour le défendre non sans un soupçon de commisération. Les situations pénibles et les lieux d'ostracisme ne manquent pas, hélas, à l'exercice du rire d'exclusion, à la remarque désobligeante, à la raillerie, aux sarcasmes, aux écarts ineptes de langage, à ces moments qui, sans la distance que requiert l'humour désarçonnant, déchaîneraient tout le feuilleté d'affects du discriminé. C'est une évidence, l'humour est une des formes de grippage des rouages de la machine discriminatoire.
Précisément, si l'on s'intéresse peu ou prou à la parole de l'immigré et de ses enfants, hors et loin des discours rationnel et institutionnel, on y décèlera l'aventure d'un langage qui exorcise de biais ces multiples mésaventures sous le registre du retournement et du détournement du vécu, et ce par toutes sortes d'artifices où le rire, l'(auto)dérision, l'ironie, qui transforment les tracasseries administratives et la noirceur du racisme en juteuses cocasseries, et confrontent l'hostilité de l'accueil à cet art de la sagesse proverbiale qui excelle dans la contre-stigmatisation.
L'humour se conjugue aussi avec l'humeur. Offensif, il a plus tendance à châtier les mœurs qu'à travailler à la catharsis. Défensif, il peut tomber dans le piège de l'altérité faussement attendrissante. Dès lors, il faut rire de soi avant d'être l'objet du rire. C'est aux Arts immigrés, au premier rang desquels la littérature et le théâtre sous toutes ses formes, que l'on doit l'ouverture des écluses de cet humour rabelaisien, aussi féroce que léger, où le mektoub s'ironise à souhait, l'inchallah se moque de la patience, l'éclat du rire apaise les écueils de la culture d'origine et d'accueil.
Qu'on ne s'y trompe pas, rire de son malheur ne signifie pas son acceptation, l'immigré s'en sert comme une brosse de chantier dont chaque coup silencieux balaye au loin un peu de sa vulnérabilité.
Il peut paraître inopportun de livrer un numéro sur l'humour dans une actualité de larmes en ce septembre 2001. Mais le lecteur comprendra aisément que les échéances d'une revue ne sauraient en être comptables. Du reste, il est à craindre que l'émotion légitime, quoique sélective en ces temps de feu, ne ravive les vieux démons de la chasse au faciès.
Malgré tout, le rire n'exclut pas la compassion.

Achour Ouamara