Migration, exil, création

Ecarts d'identité n°96, sept.98.

Funambulisme. C'est le mot qui cimente création et migration. Myope qui n'observe que le balancement. Car au loin on voit poindre l'horizon. Certes, au gré du vent souvent glacial, le créateur-migrant peut pencher pour l'enivrement identitaire, mais c'est moins pour chanter l'origine creuse que pour montrer les saillies d'une expérience douloureuse. C'est alors que l'encrier dit la truelle, la palette les ombres et lumières d'une cité lézardée, la pellicule les boursouflures de l'ignorance partagée. Du reste, l'origine vaut bien un détour. Il faut sûrement s'en aquitter pour la quitter. Une fois l'origine dévoilée, sa sentinelle éprouvée, ses signes dérobés, place à l'interstice d'où sourdent les signes de germination.
Le primo-migrant , lui, prend la figure de Caën, laboureur infatigable d'une terre trop exigente, auquel Dieu (!), l'ingrat, refuse l'offrande. C'est pourqoui, les jeunes créateurs issus de l'immigration jouent, dans un rire de diable, à se pétrir de leur propre glaise. Autocréation. Il n'est pas de ces oeuvres créatives qui ne soient une invite au dépassement. Pour peu qu'on sache traverser le vernis identitaire qui peut ça et la en transparaître, on pourrait y lire la peine du décentrement, la circoncision du regard par trop accusateur. Jusqu'à ces oeuvres dites mineurs (le sont-elles ?) : voici le rap qui marteau-pique (dans) la langue, le tag qui tatoue la muraille, le break-dance que jalouse le cygne. Le déchirement culturel, tarte à la crème pour nos faux éclaireurs, aussi pompts à exhiber leur âme dérangée qu'à proposer à qui mieux mieux le bon raccommodage, est à ranger parmi les articles de mercerie. N'est-ce pas que chacune de ces créations instruit leur procès ? Dans métissage il y a tissage. Donc motifs inédits où l'irrégularité se fait valeur.
Nul doute que demain ces créations accèderont au rang de norme. D'ici là, les Grands Salons poudrés peuvent toujours les exclure dans la marge. Grisante est la marge ! La pierre délaissée devient angulaire. Créations d'origine, dites-vous ? Servez ce thème poisseux aux faiseurs de littérature tiède.
Migration est réservoir de créations hors-les-murs et les oeillères, source d'inventions faites de tensions brûlantes qui tavaillent confusément l'exil, l'errance, et autres vicissitudes de notre temps.
Que peut donc un numéro de revue sinon suivre la trace du créateur funambule ?
Osons espérer que le lecteur y trouvera de quoi s'enquérir de la corde.

Achour Ouamara