Papiers d'identité, Identité de papiers

Ecarts d'identité n°93, automne 2000.

Papiers d'identité, identité de papiers : jeu de mots ? Nullement. C'est la dure réalité des faits qui impose cette inversion sémantique.
L'immigré/exilé, dit Gharib, l'absent (nom prédestiné ?), n'a de cesse d'être précisément confronté, depuis son premier déracinement, à une série d'absences qu'il s'emploie bon an mal an à combler, à commencer par l'absence renouvelée de droits concomitante de celle des papiers dont la (non)possession scande son temps de séjour soumis (ir)régulièrement à l'(in)validité. La carte de séjour, toujours ajournée, prend la figure d'une véritable épée de Damoclès qui lui rappelle, s'il en est besoin, toutes sortes d'échéances à honorer par un chapelet de sceaux qui devraient, aux yeux de l'administration papyphage, suffire à résumer son être.
Mais comment résumer en formulaire une mémoire de travail, d'accidents et de silences ? Comment dire un corps torturé pour convaincre les meurtrières des guichets qui s'en font une bonne pâture à règlements ? Cet appel à une guerre permanente d'inscriptions est au principe des manques et vicissitudes qui émaillent la vie de l'étranger astreint à dégorger son identité jusqu'à l'âme, ici pour sauver sa peau, là pour échapper à la résiliation de sa résidence. Pour autant, son identité en pièces, une fois - et parce que - réduite à quelques signes valideurs, n'aura de sens légal qu'en obéissant à l'impératif de la durée restreinte du séjour. Quant aux incertitudes administratives et juridiques, elles ne font qu'engendrer et nourrir le provisoire et le transitoire avec leur cortège de précarité et de marginalisation, autrement dit tout ce qui constitue la matière pour le renvoi du National sans partage. Pire. Les lâchetés administratives et politiques sont en cette ère du règne binaire de plus en plus déléguées à l'inflexible ordinateur qui a remplacé l'artillerie lourde des frontières d'antan. Dès lors, la codification numérique des identités jugées en marge n'arrange rien en ce qu'elle participe davantage de leur exclusion. L'espace Shengen en donne quelques prémices inquiétantes. Cependant, des communautés d'expériences et de situations naissent pour rassembler tous les dénommés sans (sans-papiers, sans-abri, sans droits, sans ressources, sans patrie...). Elles opposent à la logique de la fermeture nationale d'autres valeurs identitaires pourvoyeuses de citoyenneté pour avoir été chèrement conquises, celles qui se sont tissées dans les tranchées, dans le grisou, plus encore celles qui projettent une communauté de destin forgée avec les débris du travail, les restes des repus, la quête commune de liberté passée ici comme ailleurs sous les fourches Caudines de l'intolérance.
Plus qu'un procès de l'encartement discriminatoire, ce numéro (!) se veut palimpseste de toutes les identités écartées.

Achour Ouamara