Dédicace pour la méditerranée

Ecarts d'identité n°82, sept.97

Qu' est -ce que la Méditerranée? Mille choses à la fois. Non pas un paysage, mais d'innombrables paysages. Non pas une mer, mais une succession de mers. Non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres». Ainsi parlait Fernand Braudel de cette mare nostrum à laquelle est dédié ce numéro d'Ecarts d'identité. Oui, c'est bien de l'ordre d'une dédicace, d'une offrande que nous avons souhaité qu'il relève. Offrande d'abord à cette entité plurielle, «entassée», dont le nom est aujourd'hui à la fois blessé, meurtri par tant de folies oublieuses de la pluralité de cette mer, et dans le même temps porteur de rêves et de projets d'entente. Méditerranée au visage contrasté: l'ambiguë, la boudeuse, la riche et l'affamée, l'ouverte et la fermée, la généreuse et l'avare. Elle est pourtant assez magique pour soutenir des destins et des oeuvres, individuels ou collectifs, prestigieux ou modestes, qui l'ont faite et la font, mais aussi assez belliqueuse v.oire schizophrène pour dresser - croisant sabres et savoirs - des parties de ce visage multiple contre d'autres.
Dédicace se veut également ce numéro à tous ces passionnés de la Méditerranée qui, à différents niveaux et dans différents champs, oeuvrent pour que les voix méditerranéennes «s'inscrivent dans une logique d'ouver­ture sur le monde», une logique tout ensemble hospitalière et propositionnelle d'une nouvelle conception de l'humain. Ainsi, ce numéro accompagne et fait écho par exemple à la programmation inter-associative grenobloise: «Méditerranée, un pont entre les deux rives»...
De ceux qui nous ont fait l'amitié d'accompagner cette offrande, le lecteur lira des analyses qui ne font concession ni à l'utopie ni au désespoir (P. Matveyevitch, Ch. Ferjani, R. Alili...). Il fera des rencontres-rappels avec quelques figures de dimension méditerranéenne (Saint Augustin, A. Camus, J. Genet, J. Amrouche), ces hommes-ponts, phares et passeurs qui, du Levant au Ponant, se sont épuisés contre vents et marées à limer les intolérances pour rapprocher les deux rives ô combien inégales. Il accompagnera le voyage de ces premjers archivistes de la mémoire de la Méditerranée que sont ses écrivains (c. Bonn, N. Farès). Il se sensibilisera à ce qui reste une tache, une sorte de point aveugle dans cette mosaïque méditerranéenne: le statut juridique des migrants ressortissants de son pourtour (Z. Aboudahab), autre­ment dit, le manque d'hospitalité dans le lieu même de la tradition hospita­lière ! Il saura enfin, à travers deux exemples concrets, que des échanges méditerranéens entre acteurs organisés des sociétés civiles existent cepen­dant, favorisant l'émergence de réseaux méditerranéens décentralisés (c. Lasnel, E. Jaussaud)...
Certes, c'est une goutte d'eau dans cette mer que des "monstres... à interminable destin" -les mondes chrétien, musulman et juif-font et défont depuis des siècles! Une goutte d'eau mais de quoi contribuer à écrire, à jeter l'ancre en somme, à dessein de nourrir l'espoir d'un horizon commun. Dans la paix!

Achour Ouamara