Les familles à l'épreuve de l'immigration

Ecarts d'identité n°77, juin 96.

Il n'y a pas de famille immigrée idéal-typique.
La diversité des situations liées aux projets migratoires, aux trajectoires singulières, aux degrés d'adaptation au pays d'accueil, préconise la prudence quant à une conception monolitique de la famille immigrée.
Ceci dit - et c'est ce qui traverse, en filigrane, les études présentées ici, les familles immigrées partagent sans conteste un certain nombre de situations. L'expérience de l'immigration met à rude épreuve les rôles traditionnels, comme en témoigne la relative féminisation de l'autorité au sein de la famille, due à la redistribution des pouvoirs puisque, à l'évidence, l'autorité du père s'étiole. Elle transforme aussi, peu à peu, le dit dur noyau identitaire pour le réajuster aux exigences de la société d'accueil sans qu'on assiste, pour autant, à la négation de l'héritage culturel, à cette réserve près que les primo-migrants apparaissent plus réfractaires au changement, sans doute du fait qu'ils ont plus à perdre en prérogatives que leur confère la tradition. La réactivation, ça et là, des valeurs traditionnels, du moins chez ces derniers en butte à des logiques contradictoires, doit être interprétée comme le chant du cygne devant l'inéluctable alignement de la famille immigrée sur la famille française. Bouleversement des stratégies matrimoniales, passage de la famille élargie à la famille restreinte, voire à la famille monoparentale suite aux divorces de plus en plus fréquents, conséquemment affaiblissement de la transmission, comportements inter-générationnels différenciés, tels sont les principaux points critiques qui incitent les familles à une perpétuelle négociation avec les valeurs de la société d'accueil. C'est peu dire que cela ne va pas sans heurts. Aux prises avec les contraintes de tous ordres, l'insécurité juridique en premier, la famille immigrée, dans sa recherche tâtonnante pour donner sens à son enracinement en France, développe des stratégies de contournements. Elle se réinvente, se (re)construit. Elle se regroupe bon an mal an pour progressivement s'éclater, éclore à tous vents, dirait-on, sans toutefois sacrifier la solidarité interne.

Achour Ouamara